En Australie, les dérives de l’éducation antiraciste

Pour Greg Ashman, s’il est important que les enfants apprennent que le racisme existe, la méthode d’enseignement choisie pour mettre en évidence ce fléau n’est pas la bonne.

Article paru dans Quillette*, traduit de l’anglais par Peggy Sastre pour Le Point.

En 1935, Richard Clarke Cabot, professeur de médecine et d’éthique à l’université Harvard, lançait l’une des premières expériences contrôlées randomisées de l’histoire des sciences sociales. Pour mener à bien cette ambitieuse étude, 650 garçons défavorisés furent recrutés dans le Massachusetts — à Cambridge et dans sa banlieue voisine de Somerville — et répartis dans deux groupes. Dans le groupe test, les enfants allaient bénéficier d’un vaste programme d’assistance et de remédiation constitué de visites à domicile, de tutorat et de diverses excursions et activités. Dans le groupe témoin, aucun service spécial ne fut proposé aux garçons. Qu’ont révélé les études de suivi menées au cours des deux décennies suivantes ? Que le programme n’avait eu pour ainsi dire aucun effet. Et une autre analyse menée dans les années 1970 par le professeur de criminologie Joan McCord conclut même que les participants du programme s’en étaient moins bien sortis que les garçons du groupe témoin, eu égard à différents critères essentiels. Ils étaient, entre autres, plus susceptibles d’être alcooliques, insatisfaits au travail et d’avoir un casier judiciaire chargé.

Il y a de quoi être déconcerté. Les conseillers avaient sûrement les meilleures intentions du monde. Comment un tel programme a-t-il pu être nuisible ? Selon McCord, quatre explications peuvent être envisagées : un choc entre la culture de classe moyenne des conseillers et celle des familles des garçons ; la création d’une relation de dépendance entre les garçons et leurs conseillers ; un effet d’étiquetage par lequel les garçons participant au projet auraient intériorisé une image négative d’eux-mêmes ; et leur incapacité à répondre aux attentes générées par leur participation au projet.

Jouer à « Privilèges à vendre »

Les analyses et les conclusions de McCord ont pu être contestées, mais l’hypothèse centrale soulevée par son travail — que des interventions bien intentionnées peuvent avoir des conséquences néfastes — devrait venir immédiatement à l’esprit de tout créateur d’intervention sociale. Ce qui nous amène à Racism. No Way [Le racisme, jamais de la vie], un programme éducatif de lutte contre le racisme élaboré en Australie par le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud à destination des écoles publiques.

La portée de Racism. No Way est ambitieuse vu qu’il s’étend de la maternelle au lycée. En partie, il a tout d’un programme scolaire conventionnel visant à faire comprendre les différences aux enfants et adolescents, et à les aider à établir des relations positives entre eux. Par exemple, il propose aux élèves de maternelle de lire Le Vilain petit canard et de discuter des raisons pour lesquelles le protagoniste se fait pourrir la vie et de ce qu’il pourrait ressentir. L’un des volets du programme allant de la maternelle à l’équivalent CE1, intitulé « Agir contre les préjugés », fait davantage dans le concret. Après avoir recherché sur Google « antiracisme » ou des affiches conçues pour la « Journée de l’harmonie », qui célèbre tous les ans la lutte contre les discriminations raciales en Australie, les élèves sont invités à réaliser collectivement leurs propres affiches et à les exposer dans leur école.

Mais ce sont sans doute les activités conçues pour les collégiens des équivalents australiens de la quatrième et de la troisième, exploitant le concept de « privilège blanc », qui posent le plus problème et qui ont dès lors le plus de risques de se révéler contre-productives. À noter que le livret pédagogique de Racism. No Way précise que le privilège blanc est un « sujet controversé »Un article académique que l’on peut télécharger sur le site va même plus loin en affirmant : « Bien que l’exploration du privilège blanc dans la pédagogie soit de plus en plus courante en Australie et ailleurs […], peu de recherches examinent l’efficacité de cette approche en utilisant un protocole pré-test/post-test, à l’exception de quelques interventions dans des collèges américains qui tombent sur des résultats incohérents. […] Nous soutenons donc que, dans une intervention contre les préjugés, l’utilisation du concept de privilège blanc est susceptible d’être plus efficace avec un groupe d’élèves issus d’un milieu généralement privilégié qu’avec un autre groupe d’élèves blancs, mais à d’autres égards défavorisés. »

Quoi qu’il en soit, on trouve dans Racism. No Way ce genre d’activités : regarder une vidéo américaine sur le privilège blanc — où l’on entend : « Si tu es blanc, c’est comme si la société te disait : ‘Tout va te tomber tout cuit dans la bouche’ — ou jouer à ‘Privilèges à vendre’, un jeu de rôle où les enfants s’échangent des privilèges comme ‘Je peux bien réussir dans la vie sans qu’on me dise que je fais honneur à ma race’. »

Le privilège blanc est un concept qui ne date pas d’hier, mais dont l’usage contemporain remonte à un article de Peggy McIntosh qui l’assimile à un « paquetage invisible », à l’évidence la justification théorique de « Privilèges à vendre ». À première vue, certains de ces privilèges relèvent bien davantage de la classe sociale que de la couleur de peau. C’est par exemple le cas de « Si j’ai à déménager, je suis pratiquement sûr de pouvoir louer ou acheter un logement où je veux. »

Risque d’étiquetage et effets pervers

Le privilège blanc est un concept controversé pour bien des raisons. Premièrement, il inverse les discriminations auxquelles peuvent être confrontées les personnes non blanches — comme le fait d’être harcelé ou insulté en faisant ses courses — en faisant de l’absence de discrimination un privilège. Ensuite, il semble ignorer ce qui pourrait apparaître comme le poids bien plus significatif de la classe sociale sur la réussite individuelle. Troisièmement, il fait courir un risque d’étiquetage aux jeunes Blancs, susceptible de les pousser à vouloir affirmer leur identité raciale de manière plus marquée. Ce qui, dans un pays comme l’Australie, est loin de fleurer bon.

On peut contourner les deux premiers problèmes en ayant recours à une logique assez subtile. Par exemple, le concept d’intersectionnalité peut servir à expliquer que nous possédons potentiellement un certain nombre de privilèges différents et que le privilège blanc n’en est qu’un parmi d’autres. Toutefois, il n’échappera pas à un élève à qui l’on a appris à faire preuve d’esprit critique que le privilège blanc semble être le privilège objet de toutes les attentions. Où sont les activités visant à rendre les enfants plus au fait des privilèges de classe ?

Un deuxième motif de perplexité qu’un adolescent sagace pourrait soulever concerne les disparités entre les différents groupes non blancs en Australie. Les étudiants australiens d’origine est-asiatique, par exemple, ont tendance à très bien s’en sortir dans notre système éducatif. Jouissent-ils eux aussi d’une forme de privilège ?

En général, les militants de Twitter répondent en pilote automatique à ce genre d’interrogations :

1) Ces questions sont en elles-mêmes une manifestation et une preuve de « fragilité blanche »définie par Robin DiAngelo comme « un état dans lequel un stress racial, même minime, devient intolérable et déclenche toute une série de réactions défensives. Elles incluent l’expression d’émotions comme la colère, la peur et la culpabilité, ainsi que des comportements comme l’argumentation, le silence et le retrait de la situation engendrant ce stress ».

2) L’affirmation que les Australiens d’origine asiatique constitueraient une « minorité modèle » est un trope bien commode quand on veut s’opposer à la lutte contre le racisme.

Bien entendu, aucune de ces réponses ne nous éclaire vraiment. Et nous voilà revenus à la case départ.

Malheureusement, les enseignants n’ont en général pas le luxe d’ignorer les questions de leurs élèves ou de les repousser sous le tapis par des arguments d’autorité, et on peut donc s’attendre à ce que les discussions en classe sur le privilège blanc tombent à un moment donné sur ces os.

Basiquement, le problème est que, dans l’esprit du public en général ou des militants en particulier, tout ou presque peut faire l’objet d’une entreprise éducative. Rien ne serait impossible à enseigner. De la même manière que nous pouvons apprendre aux enfants les tables de multiplication, on part du principe qu’il est possible de leur apprendre les bonnes attitudes à avoir dans le monde et vis-à-vis de leurs congénères. En réalité, c’est bien plus compliqué. Peu d’enfants arrivent en cours de mathématiques avec des idées sur la manière de résoudre les problèmes mathématiques contredisant celles de l’enseignant. Mais les questions sociales ne sont pas faites de ce bois. Les enseignants peuvent donner l’ouverture d’esprit et la tolérance en exemple, comme ils peuvent promouvoir et faire respecter les codes comportementaux socialement consacrés, mais endoctriner les enfants dans un système de croyances n’est pas de notre ressort. C’est même tout l’inverse du boulot d’enseignant.

Reste que si Racism. No Way soulève un certain nombre de questions, le programme semble assez mesuré par rapport à d’autres initiatives antiracistes mises en œuvre aux quatre coins des États-Unis et qui, peut-être, arriveront un jour par chez nous.

Dans une interview parue dans The Atlantic, Ndona Muboyayi, militante et candidate au conseil d’administration d’une école, déplore que son fils rentre de l’école découragé après un cours sur le privilège blanc. En effet, le garçon qui, auparavant, pensait pouvoir accomplir tout ce qu’il voulait dans la vie était désormais convaincu de l’existence de systèmes entravant les enfants noirs et les empêchant de réussir quoi que ce soit.

Que ce n’était pas là l’effet escompté du programme, j’en suis certain. Mais entre les intentions et la réalité des résultats, il peut parfois y avoir un décalage.

Source

Greg Ashman (traduit par Peggy Sastre), « En Australie, les dérives de l’éducation antiraciste », Le Point, 8 mai 2021.

* Greg Ashman est enseignant et directeur de recherches dans une école indépendante à Victoria, en Australie, et doctorant en sciences de l’éducation. Il est également podcasteur, blogueur prolifique et auteur de deux livres sur l’enseignement : The Truth about Teaching et The Power of Explicit Teaching and Direct Instruction. Vous pouvez le suivre sur Twitter @greg_ashman.

Cet article est paru dans QuilletteQuillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques. Cette jeune parution, devenue une référence, cherche à raviver le débat intellectuel anglo-saxon en donnant une voix à des chercheurs et à des penseurs qui peinent à se faire entendre. Quillette aborde des sujets aussi variés que la polarisation politique, la crise du libéralisme, le féminisme ou encore le racisme. Le Point publiera régulièrement une traduction d’un article paru dans Quillette.

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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