Un laboratoire du CNRS publie un annuaire des esclavagistes

Fruit de la compilation de milliers d’archives menée pendant deux ans par une équipe de chercheurs, cette base de données a même donné lieu au lancement, le 7 mai dernier, d’un site Internet dédié contenant un moteur de recherche et d’une « carte des indemnités et réparations ».

Le Figaro nous informait il y a quelques jours de l’ouverture d’une base de données publique où sont recensées les indemnités versées aux propriétaires d’esclaves après l’abolition décrétée le 27 avril 1848. Tous les éléments sont réunis pour permettre et faciliter l’identification des propriétaires d’esclaves d’alors (environ dix mille) et des indemnités qu’ils ont perçues de l’Etat à partir de 1849 pour un total de 126 millions de francs-or.

Cette production résulte du travail du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages (CIRESC), entité formée dans le cadre du programme ANR REPAIRS (« Réparations, Compensations et Indemnités au titre de l’esclavage (XIXe–XXIe siècles) ») financé par l’Agence nationale de la recherche à hauteur de 360 000 euros (à partir de fonds européens bien entendu) et coordonné par Myriam Cottias, chercheur au CNRS.

Double lecture

On peut s’interroger sur les intentions subsidiaires des initiateurs de ce projet et de la publication de cette base de données. En offrant un accès aisé à l’identité d’esclavagistes dont certains ont pu constituer une petite fortune sur l’exploitation de l’homme et la conforter suite à l’abolition, n’est-il pas question, d’une manière ou d’une autre, d’aller demander des comptes aux descendants ?

« Les réparations posent directement la question du maintien, dans les sociétés contemporaines, de rapports sociaux racialisés et hiérarchisés hérités de l’esclavage ; la mise en place — ou pas — de mesures de compensation, pour les anciens maitres et/ou pour les anciens esclaves interroge l’effectivité de la ‘sortie de l’esclavage’ au-delà des déclarations formelles d’abolition. La mobilisation du passé sert ainsi à réclamer une nouvelle définition de la citoyenneté et à dénoncer le racisme et les discriminations. Ce mécanisme particulier consistant à revendiquer des droits dans le contemporain en s’appuyant sur des événements historiques dont l’expérience se mesure à l’aune de cinq ou six générations, est récent et doit être analysé », écrivait Myriam Cottias, directrice du CIRESC, dans le texte de présentation du projet REPAIRS sur le site de l’ANR. Pourquoi, dans ce cas, ne pas fournir au public — et plus spécifiquement aux « personnes concernées », pour reprendre la rhétorique woke — de quoi alimenter ces revendications en ouvrant les armoires pour y collecter l’identité des esclavagistes ?

Moins que l’obsession de tirer du passé de quoi solder les comptes d’une histoire qui rendrait l’Occident infiniment redevable des peuples qu’elle a déplacés et exploités, c’est l’hypocrisie dans laquelle se déploient ces programmes de recherche qui pose question. Derrière la prétention scientifique, ce sont bien en effet des objectifs politiques concrets qui sont poursuivis. Après la reconnaissance de la traite négrière comme crime contre l’humanité avec la loi Taubira (2001), — qualifiée d’« occasion ratée » pour le CIRESC, — c’est devant l’opinion et sur le terrain judiciaire que les demandes en réparations s’inscrivent aujourd’hui. Au travers du programme REPAIRS, la recherche publique française se pose en soutien objectif de cet agenda politique non plus seulement en documentant cette histoire douloureuse — démarche parfaitement légitime — mais en « offrant » aux porteurs des demandes les ressources factuelles et argumentatives dont elles ont besoin pour instruire leurs revendications. France Info, relatant également l’initiative, ne s’y trompe d’ailleurs pas en évoquant « des informations qui permettent de mieux comprendre la société esclavagiste de l’époque et de retracer l’origine d’investissements qui ont donné naissance à des dynasties entrepreneuriales ou des entreprises qui existent encore aujourd’hui. » Ce faisant, nos chercheurs sèment eux-mêmes de nouvelles graines sur leur terrain d’étude, deviennent acteurs du système qu’ils sont supposés observer.

Outre les questions que cette démarche soulève en matière d’éthique scientifique, il serait intéressant de se pencher également sur le risque d’essentialisation qu’elle porte. Si le travail mené par l’équipe du CIRESC a montré que, parmi les bénéficiaires de l’indemnisation accordée aux propriétaires d’esclaves, se trouvent des « personnes libres de couleurs » et si la mémoire de la traite doit être entretenue au même titre que celle de tous les crimes que l’humanité a pu commettre contre elle-même, il est tout aussi essentiel de veiller à ce que le prisme racial ne devienne pas un point de focalisation qui éclipse les questions économiques, sociales et culturelles, sur lesquelles se cristallisent les vrais enjeux actuels des départements et collectivités d’outre-mer.

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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