Nathalie Heinich : « Certains chercheurs font croire qu’une bouillie militante serait de la science »

La sociologue et directrice de recherche au CNRS publie Ce que le militantisme fait à la recherche, une analyse tranchante de la crise de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Eugénie Bastié l’a lu et interviewe l’auteur dans Le Figaro. L’influence délétère des courants idéologiques décoloniaux, féministes ou intersectionnels, le poids de la pensée de Pierre Bourdieu dans l’éclosion d’une sociologie militante, la prolifération des pseudo sous-disciplines clientélistes (les studies) et le manque de rigueur scientifique « dénaturent la mission même de l’université : l’élaboration et la transmission des connaissances ».

LE FIGARO. – En dénonçant l’entrisme de l' »islamo-gauchisme » à l’université, la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a lancé une intense controverse. Quel regard jetez-vous sur cette polémique et la façon dont elle s’est déroulée ?

Nathalie HEINICH. – Cette controverse a commencé dès le mois d’octobre 2020, lorsque Jean-Michel Blanquer a, le premier, dénoncé cet islamo-gauchisme universitaire, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty par un islamiste. Ce n’était en rien irresponsable, comme l’ont prétendu certains : il existe des courants des sciences humaines et sociales issus d’une tradition militante d’extrême gauche, aveugles à la réalité de l’islamo-fascisme, qui ne voient dans l’islamisme radical qu’une réaction aux discriminations et à l’héritage colonial. Ces courants alimentent l’idée qu’il existerait un « racisme d’État » ou une « islamophobie » structurelle ; la laïcité serait une arme contre les musulmans et l’interdiction du voile à l’école, de la burqa et du burqini, une discrimination raciste contre les musulmanes : autant de contre-vérités dont s’emparent les islamistes pour justifier leurs velléités séparatistes voire excuser les auteurs d’attentats commis au nom de l’islam, ou plutôt de la version politique totalitaire qu’en promeuvent les plus radicaux d’entre eux. Ces chercheurs contribuent ainsi à légitimer le terreau dans lequel s’épanouissent les assassins de l’école Ozar Hatorah, de Charlie Hebdo , de l’Hyper Cacher ou des terrasses de l’Est parisien.

En réitérant quatre mois plus tard les accusations portées par Blanquer — soutenu dans une tribune signée par une centaine d’universitaires –, Frédérique Vidal n’a eu que le tort de se réveiller un peu tard et, surtout, de se tromper d’outil en demandant une inspection au CNRS, dont ce n’est pas le rôle (et qui est tout aussi traversé que l’université par ces courants). Ses nombreux et bruyants détracteurs ont fait mine de s’inquiéter d’une mainmise du pouvoir sur la recherche, usant et abusant de l’épouvantail d’un prétendu « maccarthysme » , alors que rien n’est plus normal que le contrôle de la scientificité des productions académiques par les pairs. Or c’est là que le bât blesse, et les « académo-militants » , comme je les nomme dans mon texte, le savent bien : leur production est si faible, si peu conforme aux règles de rigueur et à l’esprit de découverte attendu de tout chercheur qu’ils ont tout à perdre à une expertise sérieuse de leurs travaux et de leurs enseignements. D’où — par-delà les convictions idéologiques — la levée de boucliers au nom d’une « liberté académique » qu’ils sont les premiers à bafouer en acceptant que des impératifs militants dictent le contenu des enseignements et des publications, comme c’est le cas avec la « cancel culture ».

Vous attribuez la tendance de la sociologie française, depuis le début des années 1990, à importer le « combat politique » dans l’espace scientifique à un certain courant bourdieusien devenu hégémonique. Quel rôle a joué Bourdieu dans la politisation de la sociologie ?

Ce que je nomme le « militantisme académique » remonte, hélas, bien au-delà de la dernière génération, et ne concerne pas que la sociologie : il suffit de se souvenir de la période stalinienne et de sa « science prolétarienne », après-guerre, ainsi que des délires maoïstes dans les universités des années 1970. Mais la sociologie de Bourdieu, dans la version « engagée » qu’il a lui-même encouragée à partir de son livre La Misère du monde (la sociologie comme « sport de combat »), a beaucoup fait pour accréditer l’idée qu’il serait légitime de mettre le travail universitaire au service d’objectifs politiques, rejoignant ainsi les mouvements militants de la gauche radicale du type Attac (ce que mon collègue Didier Lapeyronnie, dans un article remarqué, qualifia d’« académisme radical »). Pour beaucoup de jeunes sociologues, la sociologie ne peut être que cette « sociologie critique », vouée à mettre en évidence les inégalités et à expliquer opinions, idées et actions par la « position dans le champ » et les « effets de domination ». Or, lorsque Max Weber étudiait les formes de domination, c’était dans une perspective analytique de compréhension du monde et non pas, comme chez le Bourdieu « militant », dans une perspective de dénonciation. Celle-ci est parfaitement légitime dans l’arène politique, mais n’a rien à faire dans l’arène universitaire, dédiée à la production et à la transmission des connaissances.

D’où vient la prolifération des « studies » dans le champ des sciences sociales et en quoi ces nouvelles recherches rompent-elles avec la démarche scientifique ?

Le modèle américain des « studies » s’est développé aux États-Unis à partir des années 1980 et, en France, des années 2000. Il s’agit d’une reconfiguration des domaines de recherche autour des objets d’étude, définis par leur appartenance à des « communautés » : les femmes (« gender studies »), les gens de couleur (« race studies », « postcolonial studies »), les homosexuels (« gay studies »), voire aujourd’hui les obèses (« fat studies ») ou les handicapés (« disabled studies »). Le problème, du point de vue de la rigueur scientifique, est double : d’une part, ce type de découpage importe directement des problématiques militantes, où les objets sont d’emblée définis comme discriminés, donc comme victimes, donc comme devant être défendus et non pas seulement étudiés ; d’autre part, l’abandon du découpage en disciplines (histoire, sociologie, anthropologie, etc.) fabrique des universitaires incultes, qui ne connaissent que ce qui touche immédiatement à leur objet et ignorent l’essentiel des concepts, des problématiques, des méthodes des sciences sociales. Ils fabriquent ainsi des micro-compétences valables dans des micro-groupes, et qui n’ont guère d’autres débouchés que celui des luttes politiques, faute de compétences intellectuelles permettant de généraliser, de comparer, de se déplacer dans les multiples possibilités exploratoires offertes par les sciences sociales.

Ce que le militantisme
fait à la recherche

Nathalie Heinich

Gallimard, coll. Tracts, 27 mai 2021, 48 pages

Les « académo-militants », comme vous les appelez, citent souvent Durkheim, pour qui « la sociologie ne vaut pas une heure de peine si elle ne devait avoir qu’un intérêt spéculatif ». La recherche doit-elle vraiment échapper à tout agenda de transformation du monde ? N’a-t-elle pas pour but d’améliorer la société ? La frontière entre science pure et politique n’est-elle pas poreuse ?

Les chercheurs et les universitaires ont le privilège d’être payés par la collectivité pour produire et transmettre des connaissances. Tout autre objectif relève d’une autre arène, notamment l’arène civique ou politique — où il est bien sûr parfaitement légitime de vouloir transformer le monde. Mais utiliser les moyens qui nous sont offerts au profit d’objectifs n’ayant rien à voir avec la science relève, à mes yeux, d’un détournement de fonds publics. Quant à la porosité entre « science pure » et « politique », elle est volontairement entretenue par ceux qui professent leur mépris de la science en ne la jugeant pas suffisamment valable en elle-même pour justifier « une heure de peine ». Tous les chercheurs sérieux savent très bien repérer les énoncés qui ne relèvent plus du constat ou de l’analyse, produits selon les règles de ce que Max Weber nommait la « neutralité axiologique » (l’abstention d’opinion morale, politique ou religieuse dans le cadre académique), mais qui s’égarent dans le jugement de valeur, la promotion d’une idéologie ou la dénonciation d’une injustice.

Les thèmes du « pouvoir » (Foucault) et de la « domination » (Bourdieu) sont omniprésents dans la vulgate sociologique contemporaine. Ils pèchent selon vous par une forme d’hyper-constructivisme qui suggère que tout est socialement construit et donc modifiable à l’envi. Qu’entendez-vous par là ?

La mode « post-moderne » développée dans le monde anglo-saxon dès les années 1980 à partir de penseurs français (la « French theory ») a beaucoup fait pour asseoir la pensée critique sur l’idée que tout serait « socialement construit », donc modifiable et malléable à merci. Le lieu commun du militantisme académique cumule la naïveté (car qu’est-ce qui, dans l’expérience humaine, pourrait échapper au « social », c’est-à-dire au langage, aux institutions, aux interactions, aux systèmes de valeurs ?) et un naturalisme sous-jacent, qui postule implicitement que seul ce qui est naturel serait nécessaire, de sorte que, par exemple, la différence des sexes deviendrait contingente dès lors qu’elle serait déclarée « socialement construite », et donc transformable ou annulable à volonté. On confond ainsi les évolutions collectives et transgénérationnelles avec les désirs individuels de changement immédiat.

Le néo-féminisme abreuvé aux « gender studies » use et abuse de ce sophisme, agrémenté depuis peu de la notion, américaine elle aussi, d' »intersectionnalité », qui croise discriminations liées au sexe et discriminations liées à la race, concluant ainsi qu’une femme de couleur tend à être moins favorisée qu’un homme blanc : c’est ce que j’appelle découvrir la lune — une activité que pratiquent avec ferveur et constance les académo-militants.

« Les termes relevant de ces nouveaux courants (décolonialisme, genre, intersectionnalité, islamophobie, racialisation, etc.) sont présents aujourd’hui dans plus de la moitié du corpus »

On a tendance à relativiser la portée de ces théories, en les disant marginales et sans influence. En quoi sont-elles selon vous dangereuses ?

Des collègues de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires ont montré, grâce à une recherche par mots-clés dans les titres de thèses et de colloques, les appels à contribution, etc., que les termes relevant de ces nouveaux courants (décolonialisme, genre, intersectionnalité, islamophobie, racialisation, etc.) sont présents aujourd’hui dans plus de la moitié du corpus. Peut-on prétendre dans ces conditions que ces tendances seraient marginales ou minoritaires ? Elles siphonnent par ailleurs une bonne partie des budgets octroyés aux projets de recherche, que ce soit en France ou au niveau européen. Et que les tribunes contre l’islamo-gauchisme publiées en novembre et en février aient pu susciter en réponse des pétitions comptant des centaines de signatures dit assez la force de ces courants. Il n’est donc nullement superflu de les combattre, comme j’ai essayé de le faire dans ce « tract », car ils sont objectivement dangereux.

Le principal danger à mes yeux consiste à faire croire aux jeunes générations que cette bouillie militante serait de la science, et qu’en cela consisterait la recherche : autant dire qu’ils sont formés dans l’idée que le savoir n’est pas une valeur en soi, puisqu’il ne se justifierait que d’un objectif de transformation du monde. On leur vend donc le contraire de ce pour quoi ils sont censés entrer à l’université, et on gaspille les énergies pour des productions dont le niveau intellectuel est souvent misérable.

Il existe par ailleurs un autre danger, plus directement politique : celui d’accréditer une définition communautariste et essentialisée de la citoyenneté, au rebours des valeurs de l’universalisme républicain dont notre pays est le fer de lance depuis la Révolution française. Mais il s’agit là d’une problématique politique, qui nous éloigne de la cause proprement épistémique — relative au savoir — que j’ai voulu défendre en dénonçant « ce que le militantisme fait à la recherche ».

« À cumuler la posture du chercheur qui étudie les phénomènes avec celle de l’acteur qui tente d’agir sur eux, on ne fait que de la recherche au rabais et de la politique de campus. »

Nathalie HEinich.

Avant de commander son opuscule, vous pouvez vous familiariser avec l’approche de Nathalie Heinich en visionnant cette excellente vidéo :

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

2 commentaires

  1. J’ai beaucoup apprécié l’analyse tranchante de Nathalie Heinrich. Puisqu’elle cite Ludivine Bantigny, je me suis souvenu avoir lu « La France à l’heure du monde » avec un certain malaise, mais sans pouvoir me l’expliciter. Du coup j’ai essayé de me replongé dedans avec les lunettes de Nathalie Heinrich : sous un aspect faussement objectif et jamais assumé en tant que tel, il s’agit d’un portrait à charge militant (genre ATTAC ou anticapitaliste) contre tous les gouvernements depuis 1981, qu’il soient de droite ou de gauche. Le procès à charge et jamais à décharge, a seulement les apparences de l’objectivité. Relire page 210 et suivantes « Economie de marché ou économie versus marché ? » : premiere partie sur le néolibéralisme présenté avec abondance de guillemet, pour bien montrer qu’on est pas d’accord. Deuxième partie sur les néokeyneisiens et le Manifeste des économistes attérés déjà très critique du néolibéralisme. Troisième partie sur la théorie marxiste, sans guillemets celle-là, en forme de quasi conclusion…
    Chaque page pourrait faire l’objet d’un tel commentaire. On se sent un peu manipulé…
    Nathalie Heinrich peut rajouter à la grille interprétative militante le thème de l’inégalité. Il y a même un ouvrage récent sur l’inégalité depuis le paléolithique… Qui lit encore l’histoire de l’Ecole des annales, Pierre Goubert et Emmanuel Le Roy Ladurie et tous les autres?

    Aimé par 1 personne

    1. Il y a quelques jours, j’ai vu ce livre — je suppose que vous faites allusion à « L’homme préhistorique est aussi une femme » de Marylène Patou-Mathis — entre les mains d’une femme dans le métro. Je me suis bien demandé ce que contenait l’ouvrage… Tous les travaux tendant à réviser des représentations paraissant immuables ne sont pas inintéressants, militants et malhonnêtes et l’un des enjeux est, désormais, que le monde universitaire retrouver la capacité de séparer le bon grain de l’ivraie, ce qui implique de sortir de l’hystérie dans laquelle les débats sont installés.

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