Caroline De Haas : ex-Stasi ?

Caroline De Haas a été remise à « l’honneur », il y a quelques jours, grâce à une longue enquête publiée dans Le Figaro. Voilà qui offre l’occasion de revenir, avec deux articles tirés de Valeurs actuelles et un du Point, sur la florissante agence Egae et ses méthodes d’épuration dignes de Berlin-Est à la grande époque.


Cancel culture, mensonge et délation : les terrifiantes méthodes de Caroline De Haas

Avec sa société de conseil Egae, Caroline De Haas intervient dans des centaines d’écoles et grandes entreprises pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Les passages de la militante féministe entrainent un climat de terreur au sein des équipes. Récit d’une méthode diabolique qui détruit des vies. 

Là où Caroline de Haas passe, la présomption d’innocence trépasse. Emmanuel Tellier en a malheureusement fait les frais en 2019. Grand reporter chez Télérama pendant 18 ans, il a été congédié pour « faute ». Le motif retenu contre lui ? « Agissement sexiste. » Des accusations que le journaliste a toujours farouchement niées. Début mai, après deux ans de batailles judiciaires avec son ancien employeur, Emmanuel Tellier a finalement obtenu gain de cause. Le conseil des prud’hommes a estimé que son licenciement ne reposait sur aucune cause réelle. Une première victoire pour un homme qui a vu sa vie basculer du jour au lendemain. La cause ? Caroline De Haas et son féminisme puritain extrémiste.

Retour en 2019. Après la grande famille du cinéma français, c’est au tour du petit monde médiatique de tomber dans la fausse rédemption et le fléau de l’accusation publique. Dans la lignée de la polémique de la ligue du LOL — ce groupe de journalistes accusés de harcèlement en ligne — le mouvement #Metoo fait trembler les rédactions. Chez Télérama, on veut anticiper toutes controverses. La direction de l’hebdomadaire culturel se décide donc à faire appel au cabinet Egae, fondée et co-dirigée par la très controversée Caroline De Haas. Un choix logique au vu de la relation entre les deux parties : le groupe Le Monde — qui possède notamment Télérama — faisait partie des très généreux mécènes à l’origine du financement du nouveau site d’Expertes, l’une des nombreuses associations féministes crées par Caroline De Haas.

Voilà sept ans que Caroline De Haas a créé son agence de formation Egae, experte de l’égalité femmes-hommes, qui intervient dans le secteur public (à 56 %) et privé. Avec 70 clients en 2019, et des bénéfices doublés entre 2018 et 2019 pour atteindre 109 000 €, l’affaire se porte de mieux en mieux. D’autant qu’elle est née dans un contexte favorable : depuis 2013, une charte préconise des formations dans la fonction publique pour prévenir le harcèlement sexuel. Une charte impulsée par le ministère du Droit des femmes… auquel appartenait encore Caroline De Haas, trois mois avant de fonder son cabinet.
Source : Marianne.

Sur le site Internet d’Egae, la société affirme s’appuyer sur une « expertise reconnue » pour renverser « l’illusion de l’égalité ». Avant son arrivée au sein des bureaux, Egae invite les salariés du magazine à remplir un questionnaire anonyme pour révéler des potentielles violences et agressions à caractère sexiste. Formulaire dont la formulation des questions ne laisse que peu de doutes sur la volonté du cabinet de conseil : rappeler aux salariées à quel point le monde du travail est cruel avec elle. Une fois le formatage initial effectué, la fine équipe féministe se rend directement sur place pour une présentation qui explique, entre autres, qu’une blague potache à la machine à café peut très bien être perçue comme un “agissement sexiste”. À la fin de la conférence, Caroline De Haas — très présente dans ce processus victimaire — communique une adresse mail aux employées pour qu’elles puissent dénoncer les agissements de leurs collègues masculins. Anonymement. La machine destructrice est lancée.

Une « carabine de chasse » toujours prête à tirer

Dans les couloirs de Télérama, le passage d’Egae a profondément marqué la rédaction. L’ambiance a radicalement changé. Chaque mot est pesé, par peur de se retrouver au cœur d’une fâcheuse rumeur. Ce qui n’empêche pas certains journalistes et salariés de l’hebdomadaire de se moquer de “carabine de chasse”, le surnom donné à Caroline de Haas à la pause déjeuner. L’incitation à la délation instiguée par le génie derrière le “petit guide anti-sexiste de Noël” n’a pas rencontrée le succès attendu. Évidemment, Caroline De Haas ne peut s’arrêter à un échec : pour elle, il doit y avoir un coupable. Une enquête de Marianne en octobre 2020 met lumière la suite des événements : des dizaines de femmes journalistes subissent des intimidations et menaces. L’ex-porte-parole du mouvement Osez le féminisme ! appelle personnellement les concernées pour les inciter fortement à appuyer des on-dit à propos de leurs homologues. Certaines cèdent sous la pression. D’autres en profitent pour régler des comptes personnels. Cinq mois après le début du calvaire, le verdict tombe : après des entretiens sur recommandations de Caroline de Haas en personne, la nouvelle direction de Télérama annonce le licenciement d’Emmanuel Tellier ainsi que l’un de ses collègues, Aurélien Ferenczi. Selon nos informations, Egae aurait été payé entre 100 000 et 300 000 euros pour ce travail de destruction.

Quelques jours après la décision du conseil des prud’hommes, Emmanuel Tellier confie à Valeurs actuelles vouloir tourner l’une des pages les plus difficiles de sa vie. Il espère néanmoins que son témoignage et son combat aideront d’autres victimes tombées sous les coups de la pensée paradoxale de De Haas. La figure de proue de la lutte contre le harcèlement et le viol faits aux femmes était resté bien silencieuse sur ces questions lors de son passage à la tête de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) entre 2006 et 2009 alors gangréné par de nombreuses agressions sexuelles et sexisme.

Cette formation vous est offerte par le ministère de la Culture

À l’automne 2019, le ministère de la Culture — alors dirigé par Franck Riester — annonce faire appel à trois cabinets, dont Egae, pour lutter contre « les violences et harcèlements sexuels et sexistes » dans les écoles supérieures de la culture. Sur les 99 écoles visées par ce programme, plus d’une dizaine vont voir débarquer le sourire communicatif et jovial de Caroline De Haas dans leurs couloirs. Surprise : les dérives de la méthode délationiste constatées chez Télérama sont loin d’être des cas isolés. Pire encore, les témoignages recueillis par Valeurs actuelles témoignent d’une ressemblance frappante entre tous les dossiers.

Les élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSDMP) se souviennent bien du passage de la tornade De Haas dans leur établissement. En janvier 2020, l’école d’élite change de direction : la nouvelle responsable, Emilie Delorme, s’engage alors dans la lutte contre les violences et les inégalités en en faisant une mesure phare du projet d’établissement pour les cinq ans qui arrivent. Le conservatoire affirme vouloir « développer une culture de l’égalité et de la bienveillance, questionner les pratiques pédagogiques afin d’identifier les situations susceptibles d’exposer les étudiant.es [sic] à des faits de violence ». Désormais, entre deux cours de musique ou de danse, les étudiants assistent aux nombreuses conférences sur le sexisme et le harcèlement organisées au sein même de l’établissement… par Egae !

En octobre dernier, Caroline De Haas commence à rôder dans les couloirs du Conservatoire. Après plusieurs mois de traque, elle semblerait avoir saisi sa proie. Après avoir reçu des signalements de la part d’élèves — inscrits à l’école ou passés par celle-ci — à l’encontre d’un professeur de musique, Emilie Delorme rappelle Egae. La machine à “cancel culture” qui avait écrasé la rédaction de Télérama repart en guerre. Des sources proches du Conservatoire confient à Valeurs actuelles que certains élèves ont subi de fortes pressions de la part d’Egae pour achever un professeur qui, dans l’attente de son passage en conseil de discipline, ne peut plus ni enseigner ni communiquer avec ses élèves. Le ministère de la Culture est-il au courant de ces accusations ? Contactée par la rédaction, la ministre de la Culture Roselyne Bachelot n’a pas répondu à nos questions.

L’égalité homme/femme version Caroline de Haas

Difficile d’estimer les dégâts qu’auront causés les nombreux passages de la militante féministe dans le monde professionnel. Vie brisée, tentative de suicide, fuite en catastrophe à l’étranger… des dizaines d’autres victimes commencent timidement à sortir du silence. La médiatisation du cas Emmanuel Tellier et Télérama n’y est pas étranger. À l’Office national des forêts (ONF) par exemple, un salarié affirme que la direction a « fait venir De Haas pour l’aider à dézinguer des personnes déjà ciblées ».

Caroline de Haas est devenue en quelques années le bras armé du féminisme le plus zélé. Dans une tribune publiée dans Le Monde en octobre dernier pour soutenir le roman de Alice Coffin, Le Génie lesbien, la présidente d’Egae prévenait ses détracteurs : « Cela ne fait que commencer. Demain, il y en aura des centaines de milliers en face de vous pour dénoncer les violences que subissent les femmes et les enfants. » Celle qui ne cesse de prôner l’égalité absolue entre l’homme et la femme n’a pas souhaité répondre à nos questions sur les polémiques autour des méthodes de sa société qui, comble de cette histoire, n’emploie aucun homme. L’égalité version Caroline De Haas.

Source : Aude Beauvais, Sébastien Lignier, « Cancel culture, mensonge et délation : les terrifiantes méthodes de Caroline De Haas », Valeurs actuelles, 19 mai 2021.


« On achète le label De Haas pour être tranquille » : dans les médias et les entreprises, le grand malaise vis-à-vis du féminisme militant

Une enquête du Figaro lève le voile sur le juteux business de Caroline De Haas, que la lutte féministe fait confortablement vivre. Quitte à faire peser une grande pression dans les entreprises et médias qui feraient appel à ses services. 

L’enfer est pavé de bonnes intentions — et les positions radicales souvent déguisées par de bons sentiments. A l’heure de la « cancel culture » et du mouvement « woke », les témoignages sur l’emprise et la radicalité que peuvent exercer ces sphères dans les milieux politiques et médiatiques se multiplient. C’est ce dont fait état Le Figaro, dans une longue enquête consacrée à la militante féministe Caroline De Haas. A la tête d’une entreprise nommée Egae, cette dernière propose « des formations sur la lutte contre les violences sexuelles et sexistes aux entreprises ou collectivités ». Son cabinet, précise le quotidien national, « emploie exclusivement des femmes » — et tant pis pour la parité. Problème : outre le fait qu’elle soit particulièrement plébiscitée par le secteur public, qui se montre généreux avec Egae, Caroline De Haas a l’influence suffisante pour mettre la pression sur les organisations qui n’estimeraient pas utile de faire appel à ses services. Le néo-progressisme des « wokes » (littéralement, « éveillés ») se faisant une spécialité de la dénonciation en public, mieux vaut ne pas être pris la main dans le sac en refusant une formation estampillée Egae. A tel point qu’un directeur des ressources humaines d’un grand groupe confie « acheter le label De Haas pour être tranquille ». Au Figaro, le DRH affirme même « avoir reçu des pressions » après avoir annoncé qu’il mettait fin au contrat avec Egae — dont il jugeait les formations médiocres.

Pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance

Et notre homme n’est pas le seul à avoir des difficultés avec le business de Caroline De Haas. Dans les couloirs du Monde, la formation Egae — imposée à tous les salariés — a fait ruer dans les brancards. « Je me suis senti insulté, je ne suis ni une bête sauvage ni un enfant, je ne vais pas me faire rééduquer par quelqu’un qui a manifesté avec des imams intégristes à la manifestation contre l’islamophobie », confie un journaliste au Figaro. Pression oblige, les cadres du journal se sont tout de même rendus à la formation, « en traînant des pieds ». Seuls quelques rares journalistes ont refusé de s’y rendre. Gare à eux : ils pourraient subir le même sort qu’Emmanuel Tellier. Journaliste chez Télérama depuis dix-huit ans, ce dernier s’est fait renvoyer du jour au lendemain, en mai 2019. L’homme doit son malheur… à Caroline De Haas, à laquelle Télérama avait fait appel pour un audit interne. Il était accusé d’agissements sexistes. Aux prud’hommes, évidemment, les magistrats ont estimé que « la véracité et la réalité des propos reconstitués des années plus tard ne reposent sur rien d’objectif ni de certain ». Télérama a dû indemniser son ancien salarié à hauteur de 90 000 euros. Emmanuel Téllier, toujours au chômage « après deux ans de dépression », ne s’est pas remis des attaques dont il a été la cible : « Comment je vais ? », répond-il au Figaro« Je vais comme quelqu’un qui se serait fait faucher par un camion, de dos et dans le noir, sans avoir rien vu venir, alors qu’il marchait sur le trottoir… » Caroline de Haas et Egae, eux, n’ont pas eu de comptes à rendre.

Source : « ‘On achète le label De Haas pour être tranquille’ : dans les médias et les entreprises, le grand malaise vis-à-vis du féminisme militant », Valeurs actuelles, 11 juin 2021.


Revue de presse de David Abiker, 11 juin 2021, à écouter à partir de 6’57.

Le lucratif et opaque business de Caroline De Haas !

PV tronqués, oublis ciblés, appel à la dénonciation… Quand la militante féministe enquête sur un prof au Conservatoire de Paris, c’est à charge et obscur.

Automne 2019, #MeToo est encore frais. Un marché public est lancé pour prévenir les violences sexistes et sexuelles. Le ministère de la Culture de Franck Riester choisit de répartir l’enveloppe entre trois cabinets privés. Parmi eux, le groupe Egaé, dont Caroline De Haas est la fondatrice et la directrice associée. La célèbre militante féministe qui, un an et demi plus tôt, affirmait qu’« un homme sur deux ou trois est un agresseur », va avoir les mains libres pour les débusquer. Le marché court sur quatre ans et la mission est mise en œuvre dans une dizaine de structures d’enseignement supérieur, dont le prestigieux Conservatoire de musique et de danse de Paris. En janvier 2020, Émilie Delorme devient la première femme à sa tête. Dès sa prise de fonctions, le ton est donné, assez peu artistique. Sa mesure phare pour les cinq ans à venir : la « lutte contre les violences et les inégalités ».

Service « clés en main »

Pour Egaé, le travail commence par un audit en février 2020. Quelques mois plus tard, le 18 septembre, la directrice annonce que les « résultats propres » à sa structure signent « l’absolue nécessité d’amplifier le programme de prévention et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, notamment par la mise en place et le suivi de procédures et solutions aptes à garantir à tous et à toutes un environnement d’étude et de travail respectueux ». Les formations peuvent débuter. L’arrivée sur place de Caroline De Haas et de ses collaboratrices — le cabinet est exclusivement féminin — s’assortit d’une campagne d’affichage. Le poster annonce une « procédure de signalement » axée sur les « sexisme », « harcèlement » et « agression », et propose à tout « témoin ou victime » de contacter le cabinet, via une adresse mail dédiée. En bas, le logo du Conservatoire, en haut, celui d’Egaé.

Car, en plus des formations, le cabinet s’occupe de dispositifs de signalement, d’enquêtes et d’assistance aux poursuites disciplinaires, et même pénales. Comme le déplore l’avocate Fanny Colin, c’est faire là « le travail de plusieurs personnes : l’enquêteur, le magistrat, le greffier… Or Caroline De Haas n’en a ni les fonctions ni les compétences, et elle ne possède pas les notions juridiques de base pour que cela se passe bien. C’est une recette de catastrophe ». Officieusement, le service « clés en main » va jusqu’à la communication des enquêtes internes à la presse et au recrutement d’avocats amis. Entre 2015 et 2019, Egaé a vu son chiffre d’affaires tripler (604 000 euros de chiffre d’affaires, 110 000 euros de bénéfice, 18 % de marge brute aux derniers résultats publiés). Caroline De Haas est son unique actionnaire.

« Noyautage idéologique »

Dans les couloirs de La Villette, on redoute une « campagne de délation », une volonté de « faire tomber des têtes » conforme au « noyautage idéologique » porté, selon certains, par la nouvelle direction. « Ils ont placardé les affiches là où on nous avait récemment interdit d’annoncer nos concerts », grince un enseignant. « C’est bourré d’affiches, il y en a partout, à côté de chaque ascenseur. C’est de la folie furieuse », commente Marie-Thérèse Grisenti, violoncelliste et intervenante dans l’établissement. Sept ans plus tôt, cette enseignante russophone avait aidé son collègue Jérôme Pernoo à organiser un voyage en Transsibérien. Ce qu’elle détaillera le 7 avril 2021 lors d’un entretien mené par Caroline De Haas, dans le cadre d’une procédure disciplinaire visant ce professeur de violoncelle soupçonné désormais d’attouchements sur des élèves. Situation sanitaire oblige, cet « interrogatoire », comme Marie-Thérèse Grisenti le qualifie, se déroule en visio. Nous avons pu l’écouter, comme une dizaine d’autres bandes-son. Combinés à des documents exclusifs, ces enregistrements offrent un aperçu des coulisses de la méthode De Haas.

Au début, les choses se font dans les règles. Les 5 et 12 mars 2021, Émilie Delorme reçoit deux signalements concernant Jérôme Pernoo. Ils l’avisent de faits pouvant s’apparenter à du harcèlement et des agressions sexuelles, notamment sur mineurs. Comme l’exige l’article 40 du Code de procédure pénale, la directrice fait remonter l’information au procureur de la République. Le 20 avril, le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire pour « agression sexuelle sur mineur ». Mediapart avait déjà commencé la sienne depuis près d’un mois. À l’heure actuelle, le violoncelliste n’est visé par aucune plainte pénale et aucune poursuite n’a été mise en mouvement.

Dysfonctionnements importants

Le 16 mars, Jérôme Pernoo est convoqué par Émilie Delorme. Elle lui signifie sa suspension conservatoire « pendant la durée de l’enquête », confiée le jour même à Egaé et à Christophe Pillon, directeur des ressources humaines du Conservatoire. La procédure se termine le 29 avril par la remise d’un rapport, sans que l’enseignant soit autorisé à reprendre ses cours, à contacter ses élèves ni même à connaître leurs résultats de concours et d’examens — il en suit certains depuis dix ans. Sans que le mis en cause, salarié depuis 2007, ait jamais eu non plus une connaissance précise (qui ? où ? quand ?) des faits qui lui sont reprochés durant l’enquête instruite contre lui. Une commission disciplinaire devra statuer sur son sort le 22 juin, sur la seule base de la prestation vendue à son employeur par Egaé.

« M. Pernoo conteste fermement les accusations portées à son encontre », indique son avocat, Me Hervé Temime, dans un communiqué publié le 8 juin, quelques heures après la divulgation par Mediapart du nom de son client. « Cette enquête interne, fruit de biais méthodologiques manifestes et de dysfonctionnements importants, n’est en aucun cas susceptible d’établir la matérialité des faits allégués », ajoute le pénaliste. C’est bien là une grosse partie du problème.

Omission partiale

« J’espère que vous comprendrez comme moi la gravité scandaleuse et potentiellement dramatique de ces oublis ciblés, quand leur nombre et leur teneur excluent absolument la possibilité d’un malencontreux hasard » : le courrier, daté du 24 mars, a été adressé en recommandé à Émilie Delorme, avec copie au DRH Christophe Pillon. Il est signé Karine Sélo, l’accompagnatrice de Pernoo. La pianiste nous précise travailler à ses côtés depuis dix-neuf ans et être présente à tous ses cours, ce qu’elle a d’ailleurs mentionné la veille à Caroline De Haas, lors de son entretien. Elle juge le compte rendu reçu dans la foulée trop éloigné de ses propos. « Ce ne sont pas moins de 21 réponses ou remarques à décharge, et pas des moindres, qui ont été omises, et qui, sans ma vigilance rétrospective, n’auraient jamais été portées au dossier, déplore-t-elle dans le recommandé. Le nombre et la teneur des remarques supprimées ne peuvent donc laisser absolument aucun doute sur la nature indiscutablement partiale de leur omission […]. Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que de jeunes élèves, dans l’état de choc où cette enquête les plonge, et dans la situation d’infériorité hiérarchique qu’implique pour eux une convocation par la direction […], pourraient […] ne pas se rendre compte, avant de signer, que [d]es témoignages […] ont été édulcorés, voire discrètement supprimés dans la déposition officielle. » Plusieurs témoins affirment ainsi avoir signé leurs PV et n’avoir compris qu’a posteriori que ce qu’ils avaient dit n’avait pas été pris en compte.

Le 9 avril, une réunion en visio rassemble Delorme, De Haas et la classe de Pernoo. Organisée à la demande de tous les élèves, elle vise à faire entendre leurs inquiétudes sur la tenue de l’enquête. Elles sont partagées par un étudiant qui a refusé de signer son compte rendu et qu’il soit versé au dossier disciplinaire du violoncelliste. « Ça aurait voulu dire que j’acceptais la manière dont ça s’est passé, or ce n’est pas du tout le cas », précise-t-il. Selon le rapport d’enquête, 6 témoins ont fait de même, sur les 51 interrogés.

« Instruction » uniquement à charge

Le grief d’une « instruction » uniquement à charge est récurrent, autant chez les témoins avec lesquels nous avons pu nous entretenir que lors de la réunion du 9 avril. Un élève, s’exprimant au nom de la classe, y fait état d’une « crainte » que les entretiens puissent brosser un portrait par trop négatif du professeur. Émilie Delorme répond que l’enquête n’a pas vocation à être une évaluation morale, encore moins pédagogique, mais sert à corroborer des signalements d’agissements répréhensibles. Ni plus ni moins. Une ligne que Caroline De Haas tient tout aussi ferme : ceux « qui parlent d’instruction ‘à charge’ reprochent souvent au processus de ne pas prendre en compte l’ensemble des éléments constitutifs du comportement de la personne, nous écrit-elle. Je rappelle chaque fois que si la personne mise en cause est quelqu’un de formidable dans plein d’aspects de sa vie, cela ne change rien au fait que si elle a commis une faute elle doit être sanctionnée. » Ce rappel intervient dans presque tous les entretiens que nous avons pu consulter. Ces comptes rendus ne se contentent pas d’éclipser des éléments relevant d’un avis général sur le mis en cause, mais bien des témoignages rapportant des faits précisément contradictoires avec ceux qui semblent lui être reprochés. En outre, exception faite des entretiens avec Jérôme Pernoo, menés sans avocat ni représentant syndical les 8 et 15 avril, aucun compte rendu ne contient les questions posées. Impossible de savoir que certaines « réponses » sont en réalité les mots de Caroline De Haas mis dans la bouche des témoins. Dans le système pénal, de tels procès-verbaux, dits SI (« sur interpellation »), n’ont plus cours depuis longtemps. « Sans question, on n’a pas le sens, la valeur ni la portée de la réponse, et cela peut tout changer à une déposition », s’effraie une juriste.

Fabrication d’un dossier

Ainsi, lorsque Caroline De Haas interroge un élève sur la possibilité qu’il se soit passé quelque chose de répréhensible « après les cours, le soir, à des moments où tout le monde s’allongeait dans l’herbe » et qu’il répond que « non », il n’en a jamais été témoin, cela ne se retrouve pas dans son compte rendu. Idem lorsqu’elle demande à un autre si l’un de ses camarades a pu être embrassé par Pernoo et en avoir « parlé à plusieurs reprises après avec beaucoup d’élèves de la classe », tellement cela « faisait partie des discussions à l’époque ». Sa réponse est catégorique : « non », il n’a rien vu ni entendu. Élément d’autant plus remarquable que le témoin était un élément central de cette classe où le baiser volé était censé être sur toutes les lèvres. Ici, on doit reconnaître au cabinet Egaé une certaine subtilité dans la fabrication de son dossier. Car si la négation « catégorique » de l’élève est bien consignée, elle concerne uniquement l’éventualité du baiser. Relativement au fait que le soi-disant agressé en aurait parlé autour de lui pour en faire un sujet courant de discussion, on ne saura absolument rien de la contradiction apportée par le témoin en lisant le compte rendu. En d’autres termes, le problème n’est pas que De Haas omette de consigner des éléments présentant Pernoo comme un chic type, mais qu’elle ne signale pas ceux qui pourraient contester l’existence même des faits supposés — en violation du contradictoire.

« Appréciations subjectives »

Ces omissions sont d’autant plus regrettables que les faits supposés sont graves. Lorsque Caroline De Haas indique que Jérôme Pernoo serait mis en cause pour des agressions sexuelles sur mineur, certains détails sautent étrangement des comptes rendus. Comme l’élève qui précise qu’un baiser à la russe entre le professeur et un élève, parfaitement consenti selon ce témoin, s’est produit lors d’un voyage où ils étaient « tous majeurs ». « Si des témoignages sont contradictoires […] nous le[s] mettons dans le dossier en soulignant la contradiction des témoignages », affirme De Haas. C’est visiblement loin d’être aussi systématique.

Un jugement du conseil de prud’hommes du 22 avril souligne la fragilité juridique des « dossiers » instruits par le cabinet Egaé. Le licenciement pour faute du journaliste Emmanuel Tellier par Télérama y est établi comme « sans cause réelle et sérieuse ». Survenu deux ans plus tôt, il avait été décidé après une enquête interne menée en collaboration avec Egaé pour des soupçons d’agissements sexistes. Commentaires des juges : « La véracité et la réalité des propos reconstitués des années plus tard ne reposent sur rien d’objectif et de certain » ; « le conseil ne peut donc fonder son appréciation sur des appréciations subjectives ou des rumeurs, dans le cadre d’accusations extrêmement graves ».

Amalgame et confusion

La méthode De Haas n’impacte pas seulement la sphère professionnelle. « Les enquêtes internes, menées souvent dans des conditions opaques et sans se soucier des principes fondamentaux de la défense tels que la présomption d’innocence et le contradictoire, servent parfois de base à des enquêtes judiciaires, viciées dès l’origine, observe l’avocate Marie Burguburu. Par exemple, en l’absence de procès-verbaux établis dans les règles, on risque d’attribuer plus ou moins consciemment à des personnes des propos jamais tenus ou gravement altérés. Ces procédures Canada Dry sont souvent des pièges. » Autre problème : la confusion que Caroline De Haas semble entretenir entre faits signalés et avérés. Si des élèves jugent « extrêmement louable » qu’une enquête soit menée pour des signalements de violences sexuelles, ils alertent aussi sur l’amalgame entre « précaution et jugement » et déplorent que l’enquête ait déjà porté « préjudice » à leur enseignant. Pour preuve, ces « professeurs » qu’ils auraient entendu « dire à leurs collègues et à leurs élèves » que Pernoo avait « violé un élève ». Répondant aux élèves, De Haas va défendre sa méthode à au moins trois reprises : « Toutes les critiques, on les prend, et on améliore les pratiques au fur et à mesure. » « [S’il y a des] trucs qui [vous] ont gêné […] ça ne porte pas préjudice à la personne, ça dit juste la réalité » ; « pour moi, quelqu’un qui témoigne ne porte jamais préjudice. La personne dit la vérité ». Lorsque nous l’interrogeons sur sa tendance à mélanger faits signalés et faits avérés, elle répond qu’elle n’a « pas pu dire cela ». À moins que sa voix ait été imitée à la perfection, c’est pourtant bien ce qu’on entend.

Au Conservatoire, explique-t-elle, son cabinet a pris en charge l’enquête, mené les entretiens et rédigé le rapport, tout « en étant accompagné à chaque étape d’une personne de l’établissement qui garantit le bon déroulement et permet un regard de la structure sur le travail mené par le groupe Egaé ». Sans doute le minimum pour un établissement public. Elle assure : « À la fin des entretiens, je demandais systématiquement à Christophe Pillon s’il souhaitait ajouter une question ou une remarque. »

Irrégularités

L’assurance du propos cadre mal avec nos informations. Dans tous les entretiens que nous avons pu écouter, si la présence du chef du service RH du Conservatoire est toujours actée au début — et parfois confirmée par un lointain « bonjour » de Christophe Pillon —, Caroline De Haas demeure ensuite seule à la barre. Le DRH n’intervient pas. Jamais il ne fait la moindre remarque ni ne pose la moindre question, et jamais De Haas ne le sollicite avant de signifier la fin de l’entretien. On est loin de l’habitude que celle-ci estime « systématique ».

Ensuite, deux entretiens se sont déroulés sans la présence du DRH, sans que son absence soit expliquée et a fortiori justifiée dans le rapport d’enquête. Plus déroutant encore : un de ces tête-à-tête entre un témoin et Caroline De Haas a été mené le 20 avril, soit cinq jours après le dernier entretien avec Jérôme Pernoo, tout en étant désigné comme le pénultième dans la liste des témoignages — numéroté T50, Pernoo est T51. Pour l’entretien du 20 avril, Christophe Pillon évoque un « conflit d’agenda », précise qu’il s’agit du « seul entretien » auquel il n’a pas pu assister et souligne avoir préparé et débriefé tous les autres avec De Haas. Lorsque nous lui avons soumis pour vérification les dates de début et de fin des entretiens que nous pensions les bonnes — du 19 mars au 15 avril — Caroline De Haas ne les a pas corrigées alors que son cabinet venait de remettre un rapport stipulant une clôture au 20 avril. Jérôme Pernoo estime que ce témoignage « hors délai » aurait été utilisé sept fois contre lui et contiendrait au moins deux éléments à charge — sans qu’il ait eu, par définition, la possibilité d’y répondre.

Arbitraire

« Si nous entendons la personne mise en cause, nous lui posons des questions sur l’ensemble des éléments qui sont remontés dans le cadre de l’enquête, assure Caroline De Haas. C’est obligatoire de confronter la personne mise en cause à l’ensemble des éléments. » Une obligation à laquelle son enquête au Conservatoire ne semble pas avoir été soumise. À notre toute dernière question portant sur sa qualité à mener des enquêtes consécutives à des signalements de faits potentiellement aussi graves que des délits et des crimes sexuels, Caroline De Haas se contente de répondre : « Parce que c’est mon travail et que je le fais bien. » Dans une interview publiée le 4 mai par la revue Diapason où elle était interrogée sur son combat contre la « culture du viol », Émilie Delorme déclarait : « Si on veut que les gens puissent signaler des faits contraires à la loi, il faut qu’ils sachent que l’information sera correctement traitée. Donc, que le système d’écoute, d’instruction, et, le cas échéant, de sanction, soit efficace. Et qu’il inspire confiance, afin que chacun y voie un outil pouvant l’aider à gérer ce type de situations. » Pour qui tient encore à cette vieille lune — que tout un chacun, qu’il soit victime déclarée ou agresseur présumé, soit préservé de l’arbitraire dans une démocratie digne de ce nom — c’est peu dire que la confiance n’est pas au rendez-vous.

L’affaire Jérôme Pernoo
Le 28 septembre 2020, une formation sur la prévention des violences sexistes et sexuelles commence au Conservatoire de Paris. Animée par le cabinet Egaé, fondé et dirigé par Caroline De Haas, elle s’accompagne d’une procédure de signalement par voie d’affichage et par mail ; témoins ou victimes sont invités à contacter Egaé. Le 16 mars, la directrice, Émilie Delorme, signale à la justice des faits de harcèlement et d’agressions sexuelles mettant en cause Jérôme Pernoo, professeur de violoncelle. Une enquête interne, dirigée par Caroline De Haas, assistée du DRH, est lancée contre l’enseignant, soupçonné de s’être livré à des attouchements sur des élèves lors d’un voyage et contesté pour ses méthodes pédagogiques. Il est suspendu de son poste le temps de la procédure disciplinaire. Le 20 avril, le parquet ouvre une enquête préliminaire du chef d’agression sexuelle sur mineur. Pernoo doit comparaître le 22 juin en commission de discipline.

Source : Peggy Sastre, « Le lucratif et opaque business de Caroline De Haas ! », Le Point, 16 juin 2021.


VOIR AUSSI

Eugénie Bastié, « Caroline De Haas, quand le féminisme devient un business », Le Figaro, 9 juin 2021.

Thibaut Solano, « Des médias aux ministères, le business néo-féministe de Caroline De Haas », Marianne, 16 octobre 2020.

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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