Et si l’attitude face au néo-progressisme était le prochain clivage majeur de la vie politique ?

Le sondeur américain Frank Luntz considère que la culture woke était en passe de devenir la ligne de fracture majeure entre les électeurs pour les années à venir. Le constat est-il similaire en France ? Question posée par Atlantico à Gilles Clavreul.

Frank Luntz, un sondeur américain a estimé que la culture woke était en passe de devenir la ligne de fracture majeure entre les électeurs dans les années à venir et prendre autant d’ampleur au Royaume-Uni qu’aux Etats Unis. Se dirige-t-on vers le même constat en France ?

Gilles Clavreul : Frank Luntz est surtout un spindoctor de l’aile droite du parti républicain, depuis longtemps. Il a ainsi conseillé Pat Buchanan, qui à bien des égards était le précurseur du trumpisme, puis le milliardaire Ross Perot, et enfin Newt Gingrich. Il faut donc rapporter ses analyses à l’aune de ses propres engagements : il a toujours pensé que la question identitaire était centrale, déterminante, et il s’efforce de le démontrer.

Est-ce que son positionnement invalide complètement le raisonnement ? On pourrait traduire cette question sous forme de métaphore météo : si des gens dont je désapprouve le système de valeurs disent « j’aime la pluie ! », dois-je me sentir obligé de dire qu’il ne pleut pas, même si je suis trempé jusqu’à l’os ?

En fait, pendant que la mystique de la lutte des classes continuait de dominer la scène politique et idéologique occidentale, à gauche comme à droite, une révolution invisible s’est opérée dans les années 1960. Les superstructures, au sens marxiste, ont remplacé l’infrastructure : la culture, l’identité, les systèmes de valeurs, les modes de représentation ont pris le pas sur les rapports de production. La conception intellectuelle et l’image ont pris une part déterminante dans la formation de la valeur ajoutée, mais aussi dans la redéfinition des rapports sociaux, bouleversant profondément une société industrielle née dans la fumée des usines au XIXe siècle. Ce bouleversement, ils sont très peu à le percevoir au moment où il s’opère : dans des perspectives un peu différentes, Guy Debord et Claude Lefort sont de ces rares visionnaires.

Ce que nous vivons aujourd’hui n’est que le déploiement sur un temps plus long de ce processus engagé en plein cœur des Trente glorieuses, dans toutes les démocraties occidentales. Marcel Gauchet a poursuivi et systématisé l’analyse fondatrice de Lefort. Laurent Bouvet en a tiré une lecture de l’insécurité culturelle, qui traduit le décrochage des classes populaires au moment où, précisément, elles cessent d’être prises en charge par de grandes institutions en rétraction (l’Etat, l’Eglise, l’Usine, le Parti), et qui ne peuvent plus, de ce fait, se projeter dans un projet collectif de grande ampleur, ni même conserver une raison sociale à faire valoir au sein de la société.  

Dès lors, en effet, il n’est pas surprenant que les propositions identitaires prospèrent. Ce sont des produits de substitution. Mais il ne faut pas se tromper : ce ne sont pas des produits de substitution pour les classes populaires, comme on ne cesse de le prétendre, depuis plus de trente ans, d’abord pour expliquer la progression de l’extrême-droite, ensuite pour tenter de comprendre le succès de l’islamisme dans les banlieues. Non : c’est un produit de substitution pour les candidats au contrôle idéologique des classes populaires, ce qui est très différent ! Tous ceux qui ont mis en place des récits alternatifs fondés sur l’identité, qu’il s’agisse du FN des années 1980 jusqu’aux wokes d’aujourd’hui en passant par Qanon, ou les antivax, ou les entrepreneurs communautaires, ou les islamistes, sont tous des élites sociales. Ils ne détiennent pas toujours du capital économique mais ils ont tous un très fort capital culturel et ils savent l’utiliser. Ce sont des producteurs de valeurs, dans un monde profondément perturbé par l’abandon des grands modèles structurants. Ils savent d’ailleurs très bien convertir ce capital culturel et idéologique en espèces sonnantes et trébuchantes : le wokisme n’est que superficiellement critique du capitalisme ; en réalité il ne critique qu’une phase du capitalisme qu’il appelle désormais à dépasser, c’est-à-dire le capitalisme d’usines, territorialisé, physique, etc. — toutes choses qui n’ont d’ailleurs absolument pas disparu, mais que ce nouveau modèle, de pure image, tend à occulter. Les grandes entreprises, via leurs politiques RSE, sont d’ailleurs très friandes de respectabilité woke : rien de tel pour faire oublier que le capitalisme fait transpirer les pauvres.

Un sondage IFOP pour L’Express montre que les Français sont peu nombreux à connaître la terminologie woke et que ceux qui les connaissent ne les soutiennent pas nécessairement. Qu’est ce qui contribue à les populariser ?

Le terme « woke » ne prend que dans des cercles connectés ; il sera sous peu balayé par un autre. Peu importe le mot, ce qui compte est la logique sous-jacente, que l’opinion publique comprend pour le coup assez bien : celle d’un mouvement de fond qui cherche une réponse morale à une crise sociale. L’inspiration puritaine de ce mouvement ne peut nous échapper, mais on aurait grand tort de croire qu’il n’est qu’un produit importé, fruit du protestantisme anglo-saxon : bien avant la domination culturelle américaine, et avant même la Réforme, la France chrétienne a connu de telles tensions — les succès et les rivalités des ordres mendiants, les hérésies vaudoises et albigeoises, plus tard l’influence du jansénisme en attestent. En somme, il y a une dimension endogène, sinon au « wokisme » lui-même, du moins à une aspiration à la réformation morale de la société, dont il est important de comprendre les ressorts. L’empreinte chrétienne progressiste dans l’écologie politique, relevée assez intelligemment dans une récente enquête du Monde, est une trace intéressante. Il faut donc rompre avec la facilité qui consiste à dire « c’est la faute au puritanisme américain » pour tenter de comprendre ce qui a rendu l’importation du wokisme possible.

De manière récurrente dans l’histoire de France, à chaque fois qu’un mouvement de cette nature s’est manifesté, c’est surtout l’État qui a répondu, y compris pour calmer les contre-mouvements, comme la Ligue, ou plus tard l’ultramontanisme. Le fait est cependant que l’État, depuis un certain temps, semble avoir renoncé à exercer son rôle de pacificateur des tensions identitaires et d’instituteur politique de la société. Il ne revendique plus volontiers, notre État, ce qu’un grand républicain oublié, Charles Renouvier, appelait le « pouvoir spirituel » : une expression qui soulèverait un tollé aujourd’hui, tant l’État est invité à se faire discret…

Les thèses néo-progressistes, ou woke, sont-elles nécessairement clivantes ? Quels seraient les risques d’une société dont la principale ligne de fracture se ferait autour de la question woke ?

Clivantes, elles le sont. Ce n’est d’ailleurs pas un mal en soi : la politique n’est-elle pas une façon de mettre en mot et en scène les clivages qui traversent la société ? Le problème du « wokisme », c’est que le clivage semble être à la fois son mode d’apparition et son seul but. Que propose-t-il, à part séparer les humains entre dominants et dominés, hommes et femmes, blancs et « racisés », hétéros et minorités sexuelles, etc. ?

Au principe de la pensée woke, il y a ce qu’on appelle le paradigme de la domination. Fort bien : on voit qu’en effet, dans la société, il y a des inégalités, et donc des dominants et des dominés. Et abolir ce rapport foncièrement inégalitaire est un objectif auquel on ne peut que souscrire. Mais, à la différence notable de la pensée des Lumières, ou de celle de Marx, les penseurs contemporains de la domination ne nous disent rien sur le principe du principe : là où les révolutionnaires désignaient les privilèges d’Ancien régime, là où Marx analysait les rapports de production, les wokes essentialisent la domination, comme si le « vieux mâle blanc » ne pouvait être caractérisé que par son désir pur d’opprimer. Cela consonne assez avec la façon dont François Furet décrivait la pensée de la Terreur : un « discours imaginaire sur le Pouvoir », complètement découplé de la réalité, mais produisant quand même des effets dans la réalité en massacrant réellement des dominants imaginaires, jusqu’à ce que l’incrimination atteigne les bourreaux eux-mêmes.

En résumé, la pensée woke est d’inspiration « terroriste », au sens historique du terme ; mais elle souffre du défaut constitutif qui l’a rendue si facile d’accès et si populaire : elle est essentiellement un discours sur le réel, un habitus que partagent de jeunes générations diplômées et intégrées. Elle vaut surtout signe de reconnaissance au sein d’une fraction de la bourgeoisie, et ne se reconnait, en fait, aucune vocation politique. Etre woke, c’est surtout s’identifier comme un prétendant à la légitimité dans le champ culturel. Le seul dommage collatéral, c’est d’une part de donner du grain à moudre à l’extrême-droite, et d’autre part d’entraîner une partie des jeunes classes populaires issues de l’immigration dans une radicalité bébête dont elles paieront le prix fort, à l’inverse de la jeune classe « blanche » qui, à l’instar de certaines féministes immaculées, a tout à y gagner.

Source : « Et si l’attitude face au néo-progressisme était le prochain clivage majeur de la vie politique ?« , Atlantico, 6 juillet 2021.

Gilles Clavreul est ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Il a remis au gouvernement, en février 2018, un rapport sur la laïcité. Il a cofondé en 2015 le Printemps républicain (avec le politologue Laurent Bouvet), et lance actuellement un think tank, L’Aurore.

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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