Philippe d’Iribarne : « Les recherches ‘décoloniales’ relèvent-elles de la science ? »

Philippe d’Iribarne : « Les recherches ‘décoloniales’ relèvent-elles de la science ? »

Dans une langue limpide, le sociologue Philippe d’Iribarne explique les nombreux manquements à la méthode scientifique des recherches « décoloniales » qui, nées aux États-Unis, se développent en France. 

La place tenue par le courant dit décolonial au sein des universités est l’objet d’intenses polémiques: cette approche relève-t-elle de la science ou plutôt d’une démarche militante parée des oripeaux de la science ? Le fait social sur lequel ce courant se penche n’est pas en cause. Il est vrai que, dans les pays occidentaux, les membres de certains groupes sociaux originaires de pays extra-européens ont statistiquement un sort moins favorable que la population majoritaire. Le point d’achoppement est autre.

Ces travaux mettent en œuvre une démarche intellectuelle qui n’est pas celle de la science. Ils délimitent le champ d’application des théories auxquelles ils font appel en fonction de critères strictement idéologiques. De plus leurs tenants refusent de soumettre ce qu’ils présentent comme leurs résultats de recherche à une confrontation rigoureuse avec les faits, dès lors que ces derniers sont de nature à mettre en cause leurs convictions.

Une ambition majeure pour un scientifique est de prouver que les théories qu’il a élaborées en réfléchissant sur des faits particuliers sont suffisamment puissantes pour rendre compte d’une grande diversité de situations. Songeons au saut emblématique de la modeste pomme de Newton à la grandiose théorie de l’attraction universelle. Si les tenants du courant « décolonial » étaient animés par une telle ambition, ils chercheraient à montrer que le cadre théorique qu’ils privilégient concerne les multiples phénomènes coloniaux qui ont marqué l’histoire : les colonisations romaine, arabe, turque, mongole, etc.

Les sujets d’investigation ne manquent pas. Pensons par exemple à ce qui demeure en Algérie de la résistance kabyle à la colonisation arabe et aux multiples manifestations de cette résistance, avec encore tout récemment une abstention massive en Kabylie aux élections organisées par le pouvoir algérien. 

Pensons de même au rôle que peut jouer la mémoire de la résistance à la colonisation ottomane dans les réactions hongroises à l’immigration musulmane. Pensons encore, en remontant dans l’histoire, au rôle des empires coloniaux internes à l’Afrique noire dans la fourniture d’esclaves au commerce transatlantique.

Des centaines de thèmes possibles tendent leurs bras au chercheur. Pourtant le courant « décolonial » ne veut connaître la colonisation que comme un phénomène exclusivement occidental, qui n’aurait pris naissance qu’avec l’arrivée des Européens en Amérique.

« Qu’un charlatan autodidacte et fanatique ait pu, au milieu du XXème siècle, obtenir dans son pays l’appui de tous les pouvoirs: le Parti, l’Etat, la presse (sans compter les tribunaux et la police), pour imposer en biologie une théorie inepte et, en agriculture, des pratiques inefficaces, parfois catastrophiques; que cet illuminé soit en outre parvenu à faire jeter l’interdit officiel sur tout l’enseignement comme sur la pratique d’une des disciplines biologiques les plus fondamentales, la génétique, voilà qui passe l’imagination. C’est pourtant ce que Lyssenko a su accomplir en URSS, pendant près de trente ans (1934-1964), parvenant au faîte de la puissance et de la gloire entre 1948 et 1952. »

Jacques Monod, préface à l’ouvrage de Jaurès Medvedev :
Grandeur et Chute de Lyssenko, Gallimard, 1971.

Cette posture s’inscrit dans une vaste démarche militante qui cherche à convaincre l’opinion du caractère unique de la domination occidentale.

Élargir la perspective demanderait d’analyser de manière approfondie ce qui rapproche et ce qui distingue les diverses entreprises coloniales dans leurs objectifs, leurs méthodes et leurs effets sur les populations colonisées. La théorie s’en trouverait enrichie d’autant. Mais le mouvement « décolonial » s’y refuse. Cette posture s’inscrit dans une vaste démarche militante qui cherche à convaincre l’opinion du caractère unique de la domination occidentale.

Ainsi, les tenants de cette démarche ont obtenu qu’en France, seul l’esclavage transatlantique ait été déclaré crime contre l’humanité. (Loi Taubira sous le gouvernement Jospin).

 Quand l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau a osé étudier conjointement les diverses traites négrières, sans oublier celle interne à l’Afrique noire et celle organisée par le monde arabe, il a été cloué au pilori, victime avant la lettre d’une forme de « cancel culture ».

Une autre caractéristique majeure des travaux scientifiques, dans toutes les disciplines, est la place qu’ils donnent au doute et à la discussion de ce qu’ils affirment avoir démontré. Celui qui soumet un article dans une grande revue scientifique, y compris en sciences humaines, doit impérativement présenter une telle discussion, sous peine de voir sa contribution refusée d’entrée. Il doit montrer que son interprétation des données sur lesquelles il s’appuie est plus solide que les autres interprétations envisageables. Les arguments utilisés à cet effet ne doivent relever que d’un registre logico-expérimental, à l’exclusion de toute considération idéologique ou morale. Or les travaux inspirés par le courant « décolonial » transgressent sans cesse cet impératif de rigueur.

Ce courant s’intéresse certes à un phénomène dont l’existence est peu contestable: la promesse d’égalité pour tous, au-delà des différences « de race et de religion », proférée par le monde occidental n’a pas été tenue. 

Dans la dynamique du développement, certaines parties du globe, l’Afrique, le monde arabe sont en difficulté. Au sein des pays occidentaux, l’échec scolaire, la difficulté à trouver un emploi sont particulièrement élevés pour certaines populations issues de l’immigration. Une immense frustration en résulte pour les populations concernées.

Pour les tenants de ce courant, et c’est là qu’ils perdent la science de vue, la pertinence et même le caractère hégémonique de ce cadre d’interprétation constituent un dogme.

Pour rendre compte de ces phénomènes, le mouvement « décolonial » a élaboré un vaste cadre théorique: il y aurait là un effet de la domination occidentale « blanche », du racisme blanc, de la persistance d’un rapport de domination entre Blancs et non-Blancs qui s’est construit dans le cadre de l’expérience coloniale, rapport marqué par l’existence d’un « privilège blanc » s’accompagnant de discriminations envers les « racisés », de leur stigmatisation, etc. Pour les tenants de ce courant, et c’est là qu’ils perdent la science de vue, la pertinence et même le caractère hégémonique de ce cadre d’interprétation constituent un dogme.

Manières d’être et d’agir

Une discussion de ce cadre, qu’exigerait une réelle démarche scientifique, demanderait de tenir compte du fait qu’il existe au moins une interprétation concurrente de ces échecs, mettant en avant les manières d’être et d’agir des groupes concernés. Cette autre interprétation peut s’appuyer sur un argument de fait: tous les groupes « racisés » sont loin d’avoir le même sort défavorable. 

Il est des pays « non-blancs », tels le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan dont la prospérité est remarquable et il existe des catégories de « non-Blancs », au premier chef asiatiques, qui tendent à acquérir des situations encore meilleures que celle des « Blancs » quand ils rejoignent l’Occident. La colonisation britannique est célébrée à Hongkong. Mais le courant « décolonial » n’entend pas s’intéresser à ces données, pourtant essentielles pour tester la validité de ses théories. Il préfère l’étrange échappatoire consistant à qualifier les Asiatiques de « Blancs ».

Pour rejeter ainsi toute interprétation mettant son approche en cause le courant « décolonial » brandit un argument massue: cette interprétation alternative est « raciste », donc y faire appel disqualifie moralement ceux qui s’y risquent, ce qui justifie de l’écarter sans examen préalable de sa capacité à rendre compte des faits. 

Mais cet argument est aussi étranger à une démarche scientifique que l’ont été en d’autres temps la récusation en Union soviétique d’une science « bourgeoise » ou dans l’Allemagne nazie d’une science « juive ». 

Il est bien sûr tout à fait légitime pour des chercheurs d’avoir des raisons morales de ne pas aimer certaines interprétations des faits sur lesquels ils se penchent, mais, s’ils veulent écarter celles-ci selon les canons d’une démarche scientifique, il leur faut partir d’un examen rigoureux des données.

La liberté sans doute la plus marquante que prend le courant « décolonial » par rapport à une démarche scientifique est d’interdire toute discussion de son postulat central : toute différence statistique constatée entre deux groupes humains relèverait d’une discrimination.

Par ailleurs, les tenants du courant «décolonial» mettent souvent en avant, à l’appui de leurs théories, le fait que nombre d’acteurs dont ils visent à accompagner les combats adoptent leur cadre de pensée. Ainsi, un bon nombre de ceux qui ont du mal à trouver un emploi ou à avoir accès à un logement se déclarent discriminés. 

Les « décoloniaux » pourraient être gênés par le fait que seule une part des personnes concernées partage une telle interprétation ; ainsi, la grande majorité des musulmans européens déclarent n’être jamais discriminés, ce qui est bien apparu dans une vaste enquête réalisée pour l’Union européenne en 2017 : seulement 17 % environ des musulmans ayant répondu indiquaient qu’ils s’étaient sentis discriminés pour des raisons de religion ou de croyances religieuses au cours des cinq années précédant l’enquête. 

Mais c’est, affirment les tenants de ce courant, que les intéressés n’ont pas conscience de ce qu’ils subissent ou qu’ils répugnent à en faire part, excluant comme s’il s’agissait d’une évidence qu’ils puissent simplement rendre compte de ce qu’ils vivent.

De surcroît il existe au moins une interprétation concurrente, qu’une démarche scientifique exigerait de considérer: une lecture en termes de discrimination pourrait bien relever d’une vision consolante, séduisante pour une conscience malheureuse. De plus la place que cette vision occupe chez les populations concernées pourrait bien être le signe de l’influence qu’ont acquise en son sein les penseurs « décoloniaux ».

Enfin la liberté sans doute la plus marquante que prend le courant « décolonial » par rapport à une démarche scientifique est d’interdire toute discussion de son postulat central : toute différence statistique constatée entre deux groupes humains relèverait d’une discrimination ; il ne devrait rien à une différence objective de manières d’être et d’agir entre certains membres de ces groupes. 

L’omniprésence de ce postulat dans le champ couvert par les études « décoloniales » étonne d’autant plus qu’on n’imaginerait pas y faire appel dès que l’on sort de ce champ ; ainsi il ne viendrait pas à l’idée d’interpréter en termes de discriminations le fait que les hommes sont beaucoup plus nombreux que les femmes à être condamnés à des peines de prison ou à être l’objet de contrôles de police. Parler de discrimination est réservé aux « racisés ».

Discrimination indirecte

Ce point est d’autant plus frappant que bien des données de fait conduisent à douter de la pertinence de cette assimilation. Certes, il est possible de poser a priori l’équivalence des deux notions en ayant recours à l’idée de « discrimination indirecte ». 

Selon cette idée, toute mesure, aussi générales que puissent être les exigences qu’elle institue, est discriminatoire dès lors qu’en pratique elle affecte certains groupes plus que d’autres ; ainsi l’interdiction du port des signes religieux à l’école constituerait une discrimination indirecte du fait qu’elle choque particulièrement les musulmans. 

Mais une telle affirmation débouche sur l’absurde ; si on la prenait au sérieux on pourrait qualifier de discrimination indirecte le fait de sanctionner les excès de vitesse puisque les jeunes sont plus affectés que les seniors. Ou même, à la limite, le fait de criminaliser le meurtre puisque cela conduit à condamner plus d’hommes plus de femmes.

Or, si l’on évite de poser une telle équivalence a priori et qu’on s’en tient aux faits, on voit qu’un certain nombre d’assimilations courantes entre traitement différencié et discrimination mériteraient pour le moins d’être l’objet d’une discussion rigoureuse. 

Il en est ainsi, par exemple quand le fait que certains groupes sont surreprésentés dans les contrôles de police est qualifié de discriminatoire alors même que ces groupes sont également surreprésentés dans la délinquance. 

Mais les approches « décoloniales » n’ont que faire d’une telle discussion.

Le point de départ de la démarche n’est pas la richesse des faits qu’il s’agit d’expliquer en se gardant bien de censurer certains d’entre eux mais une doctrine qu’il s’agit de légitimer.

Comment comprendre cet ensemble d’écarts par rapport à une démarche scientifique ? 

C’est qu’en fait l’objectif poursuivi par le mouvement « décolonial » n’est pas de chercher à mieux comprendre le monde, dans toute sa complexité. Il est de construire un dossier d’accusation à l’encontre de l’Occident blanc, avec l’intention de faire reposer sur celui-ci la responsabilité de tout le mal du monde, comme d’autres, en d’autres temps, ont fait reposer cette responsabilité sur les capitalistes ou encore sur les Juifs. Dès lors, tous les faits de nature à affaiblir ce dossier d’accusation doivent être écartés.

Il en est ainsi pour tout ce qu’ont subi les populations soumises à des colonisations autres que celle menée par les « Blancs ». Et il en est de même pour ce qui relève de la responsabilité des « racisés » dans le sort défavorable qui échoit à une part d’entre eux au sein du monde « blanc ». 

Le point de départ de la démarche n’est pas la richesse des faits qu’il s’agit d’expliquer en se gardant bien de censurer certains d’entre eux mais une doctrine qu’il s’agit de légitimer.

Aux États-Unis, les courants les plus radicaux du mouvement woke ont l’honnêteté d’aller jusqu’au bout dans leur refus de se plier aux exigences d’une démarche scientifique, dès lors que ces exigences contrarient leur idéologie. Ils déclarent que la notion même d’objectivité est une notion blanche qui doit être rejetée car constitutive de la domination blanche. On en a un bon exemple dans les propos tenus par les étudiants, dans un documentaire célèbre (vu plus d’un million de fois) réalisé au sein de l’université d’Evergreen. 

En France, les courants « décoloniaux » universitaires restent au contraire dans une posture ambiguë en prétendant relever d’une science empreinte d’objectivité tout en s’affranchissant de ses contraintes.

Plus on est engagé dans une démarche militante, plus il est tentant de s’affranchir des exigences d’objectivité, dès lors qu’elles conduisent à questionner le cadre de pensée qui sous-tend l’action.

De ce fait, plus, si l’on entend faire œuvre scientifique, il faut veiller au respect de ces exigences. Dans leur état actuel les recherches « décoloniales » en sont loin. 

Une science rigoureuse des multiples héritages coloniaux qu’a connus l’histoire en maint lieu de la planète, n’ignorant pas les sentiments susceptibles de perdurer chez les protagonistes, superbe chez les ex-colonisateurs, humiliation et désir de revanche chez les ex-colonisés, serait sûrement pleine d’intérêt. Elle reste à construire.

Source : Philippe d’Iribarne, « Les recherches ‘décoloniales’ relèvent-elles de la science ? », Le Figaro-Vox, 30 août 2021.

Philippe d’Iribarne

X-Mines, directeur de recherche honoraire au CNRS, Philippe d’Iribarne a bâti une œuvre consacrée à la spécificité de chaque culture nationale et au système de valeurs de ses citoyens. Principaux ouvrages : La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales (Seuil, 1989), L’Étrangeté française (Seuil, 2006), Islamophobie. Intoxication idéologique (Albin Michel, 2019).

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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