Faut-il s’appuyer sur la théorie critique de la race dans les écoles ? Le débat occupe les États-Unis

En réponse au Projet 1619 du New York Times, des universitaires noirs ont publié sur la plateforme 1776 Unites une lettre ouverte à la National School Boards Association et aux conseils scolaires locaux dans tout le pays pour leur demander d’abandonner les programmes inspirés de la théorie critique de la race. Enjeux de la controverse : rien de moins que les mythes fondateurs de la nation américaine.

Dans leur lettre, les vingt-et-un universitaires déclarent que la théorie critique de la race et le « récit des griefs raciaux » ont un « effet néfaste » sur les enfants des minorités et à faible revenu. « Le récit dominant des griefs raciaux corrompt l’enseignement de l’histoire américaine et des sciences humaines depuis plusieurs décennies, mais s’est dangereusement accéléré au cours de l’année dernière », peut-on lire dans la lettre. « Les effets les plus néfastes d’un tel enseignement touchent les enfants des minorités à faible revenu, à qui l’on dit implicitement qu’ils sont des victimes impuissantes qui n’ont aucun pouvoir ni aucune possibilité de façonner leur propre avenir. »

Les signataires disent représenter un groupe non partisan et « intellectuellement diversifié » d’écrivains, d’éducateurs, d’activistes et de penseurs noirs qui « se concentrent sur des solutions aux plus grands défis de notre pays en matière d’éducation, de culture, de relations raciales et de mobilité ascendante ». Au sein du groupe figurent des leaders d’opinion tels que Bob Woodson1, créateur du mouvement 1776 Unites, John McWhorter, professeur associé à l’université de Columbia, et Glenn Loury, professeur d’économie à l’université de Brown.

Selon la lettre, le groupe estime qu’il est problématique que les enseignants laissent le récit des « griefs raciaux » envahir la quasi totalité des salles de classe alors que les données montrent que seule une infime partie des élèves américains atteignent ou dépassent les normes de compétence dans les cours d’éducation civique et d’histoire. Par exemple, seuls 24 % des élèves de huitième année aux États-Unis ont atteint ou dépassé les normes de compétence du National Assessment of Education Progress (NAEP)2 pour l’évaluation de l’éducation civique, et seuls 15 % des élèves ont atteint les normes de compétence du NAEP pour l’évaluation de l’histoire. « Le niveau de compréhension de la citoyenneté démocratique, des institutions, des faits historiques et des perspectives à travers le temps est lamentable pour tous les types d’élèves et pratiquement inchangé par rapport aux critères établis il y a vingt ans », peut-on lire dans la lettre. Aussi le groupe propose-t-il aux conseils scolaires d’opter pour des programmes tels que 1776 Unites et d’éviter d’utiliser tout plan de cours ancré dans la théorie critique de la race. Les signataires « s’opposent sans réserve à tout programme qui dépeint l’Amérique comme irrémédiablement raciste, qui enseigne que l’héritage de l’esclavage, de la ségrégation raciale et d’autres crimes effroyables est insurmontable, ou qui ne fournit pas d’exemples historiques de réussites des noirs contre l’adversité ».

Pour eux, trois principes doivent guider les programmes d’études : la « continuité », par opposition à « rupture », ce qui revient à évoquer les dures réalités de l’esclavage tout en rappelant aux élèves qu’il ne s’agit pas d’un reflet des idéaux américains ; la « dignité », en vertu de laquelle les noirs peuvent revendiquer leur propre destin malgré les difficultés et enfin la « résilience », selon laquelle la connaissance des réalisations historiques des noirs peut aider les étudiants actuels à mieux comprendre leurs responsabilités en tant que citoyens américains.

Tirs de barrage contre la théorie critique de la race

Cette prise de position s’inscrit dans le cadre d’une controverse qui agite les États-Unis depuis plus d’un an concernant le recours, dans les programmes scolaires, à la théorie critique de la race pour « déconstruire » les enseignements, notamment en histoire ou en éducation civique. Celle-ci a pris, en effet, une place croissante ces dernières années, notamment à la suite du lancement du Projet 1619 par le New York Times Magazine, né en 2019 de la commémoration du 400e anniversaire du débarquement des premiers Africains à Jamestown (Virginie). Cette plateforme comprend une série de publications allant jusqu’à faire valoir que la fondation des États-Unis devrait remonter à cette date plutôt qu’à 1776.

Le projet, malgré les vives controverses historiques qu’il a occasionnées, est devenu un point de ralliement de ceux qui, à travers le récit et la mesure du poids de l’esclavage dans les racines et la construction du pays, entendent souligner l’impact que cette histoire a encore dans la vie sociale, économique et politique contemporaine, jusqu’à soutenir l’idée d’un racisme institutionnel — ou « systémique » — qui, sans même que ce soit nécessairement conscient, perpétuerait des inégalités structurelles sur une base raciale.

Si les tenants de ce courant de pensée sont encore, en France, à tenter de lui donner droit de cité dans les milieux universitaires, la théorie critique de la race, née Outre-Atlantique dans les années 1970, y est très largement diffusée, jusqu’à servir de substrat dans la conceptions des enseignements dans de nombreux États. Pourtant, plusieurs — Arizona, Arkansas, Idaho, Iowa, New Hampshire, Dakota du Nord, Oklahoma, Tennessee et Texas — ont adopté dernièrement des lois interdisant ou entravant l’enseignement de l’histoire de la hiérarchie raciale et sexiste dans le pays et de ses ramifications contemporaines, principalement dans les écoles primaires et secondaires. En Floride, en Géorgie et en Utah, les conseils scolaires ont restreint les enseignements sur les sujets liés à la race.

En Floride, par exemple, la loi dispose désormais que les enseignants « ne peuvent pas définir l’histoire américaine comme autre chose que la création d’une nouvelle nation basée en grande partie sur les principes universels énoncés dans la Déclaration d’indépendance », la Constitution des États-Unis, la Déclaration des droits et les amendements ultérieurs.

Les dirigeants de dizaines d’autres États ont également introduit des lois ou lancé des campagnes visant à restreindre l’enseignement des « injustices raciales » et des préjugés qui y sont liés. Dans l’Alabama, un projet de loi préliminaire interdit par exemple l’enseignement de tout concept relatif à la théorie critique de la race et institutionnalise des déclarations générales telles que « Le Conseil de l’éducation de l’État d’Alabama estime que les États-Unis d’Amérique ne sont pas un pays intrinsèquement raciste et que l’État d’Alabama n’est pas un État intrinsèquement raciste ». Le projet de loi signé par l’Arizona interdit l’enseignement des préjugés inconscients ou de la responsabilité des actes historiques de racisme. Dans le Tennessee, le projet de loi prévoit une suspension du financement des écoles si les enseignants établissent un lien entre les événements et le racisme institutionnel. Des sénateurs du Michigan ont introduit un texte qui priverait les districts scolaires de 5 % de leur financement annuel si la théorie critique de la race et les concepts qui lui sont liés sont enseignés.

Mais ces restrictions ne sont pas exemptes d’effets pervers. En Floride, les enseignants s’interrogent sur la manière d’expliquer désormais aux élèves ce que les Pères fondateurs entendaient vraiment lorsqu’ils ont écrit « We the People » dans la Constitution américaine, sans qualifier de raciste leur définition du peuple, qui excluait les noirs, ou quelle était la motivation d’une loi de l’Etat qui interdisait aux couples interraciaux non mariés de passer la nuit ensemble jusqu’à ce que la Cour suprême des États-Unis l’annule en 1964…

Face à la multiplication de ces législations, Nicholas Ensley Mitchell s’interroge également sur les entraves à la liberté d’enseignement mais aussi sur les contradictions qui pourraient en résulter. « En Iowa et dans le Tennessee, les lois disposent que les enseignants ne peuvent pas enseigner que les États-Unis sont ‘fondamentalement racistes’. Comment un enseignant de l’Iowa ou du Tennessee peut-il expliquer que les États-Unis n’étaient pas ‘fondamentalement racistes’, alors qu’à l’époque de leur fondation, l’esclavage fondé sur la race était légal et l’est resté jusqu’après la guerre civile ? La loi texane exige que l’on enseigne que l’esclavage et le racisme étaient strictement ‘des déviations, des trahisons ou des échecs par rapport aux principes fondateurs authentiques des États-Unis, qui incluent la liberté et l’égalité’. Cela signifie-t-il qu’un enseignant texan doit maintenant dire que les pères fondateurs George Washington, Thomas Jefferson et James Madison ont trahi les ‘principes fondateurs authentiques’ de liberté et d’égalité parce qu’ils possédaient des esclaves ? »

La théorie critique de la race : des bancs de l’université aux sièges du Congrès

Pourquoi cette théorie, jadis circonscrite aux milieux universitaires et principalement au domaine juridique, est-elle devenue, en tant que telle, un sujet de débat politique ? Pour Asha Banerjee et Marokey Sawo, il ne s’agit que de l’énième avatar d’une querelle au long cours et plus idéologique que scientifique. Les conservateurs qui s’en prennent à la théorie critique de la race « s’engagent rarement sur le fond », affirment-ils ; au lieu de cela, ils s’attaquent à tout ce qui tend à reconnaître que la fondation de la nation américaine serait « enracinée dans l’esclavage des personnes d’origine africaine pour leur travail et dans le génocide et le pillage des peuples indigènes pour leurs terres » et à « tout appel à des changements dans nos domaines économique, juridique et culturel pour remédier à certains de ces préjudices qui se sont accumulés pendant des siècles ». Selon eux, la théorie critique de la race serait le « bouc-émissaire » de conservateurs menant une contre-offensive face aux effets du mouvement Black Lives Matter, à l’élection de Joe Biden et à la victoire des démocrates au Congrès.

Alford Young Jr., président du département de sociologie du College of Literature, Science and Arts de l’Université du Michigan, où il enseigne la sociologie et les études afro-américaines, estime lui aussi que la plupart des objections à la théorie critique de la race et aux concepts connexes s’opposent directement aux appels à la justice raciale lancés dans le sillage du meurtre de George Floyd. Les réactions massives d’indignation, inédites par leur ampleur, qui se sont manifestées avec le mouvement BLM, d’une part, et d’autre part les réactions d’inquiétude — certains parleraient peut-être en France d’insécurité raciale et culturelle — que cette vague a suscitées, ont constitué un puissant facteur sous-jacent.

En septembre 2020, le président de l’époque, Donald Trump, avait publié un décret interdisant toute formation « anti-américaine » — qui comprenait des sujets tels que le « privilège blanc » et la théorie critique de la race — dans les agences fédérales. Annulé depuis, ce décret avait préparé le terrain pour que le sujet prenne place dans le débat politique. Idéologique et culturel, l’objectif est aussi maintenant politique, à un moment où les attentes et les pressions sont fortes, suite au lancement de l’énorme plan d’investissement annoncé par l’administration Biden, pour orienter la manne selon des critères de « justice économique raciale ».

Au-delà de ces facteurs d’opportunité, les termes concrets de la querelle montrent bien que le débat oppose réellement deux visions de « l’Amérique » : une vision nationale et libérale — au sens français du terme — d’une part, une vision identitaire et sociale de l’autre. Pour les conservateurs, la nation américaine est fondée sur un mythe d’essence universaliste et doit rester structurée autour d’une vision de la société qui transcende les origines et les appartenances, sur un principe théorique d’égalité des droits. Dans sa formulation la plus pure, cette vision n’intègre guère les conditions concrètes dans lesquelles les Etats-Unis se sont construits car ces conditions, à bien des occasions, ont été en contradiction avec les principes fondateurs tels qu’ils sont historiquement idéalisés et aujourd’hui revendiqués.

« En tant que Républicains, nous rejetons l’essentialisme racial que la théorie critique de la race enseigne […], à savoir que nos institutions sont racistes et doivent être détruites de fond en comble », déclarait le représentant américain Jim Banks, de l’Indiana, dans une lettre à ses collègues républicains le 24 juin 2021. « La théorie critique de la race est une invention de la gauche politique extrémiste qui a manipulé le monde universitaire pendant des décennies et qui vise maintenant les entreprises privées, les institutions publiques et, malheureusement, nos salles de classe de la maternelle à la 12e année, où elle endoctrine les jeunes esprits avec des mensonges anti-américains », objectait aussi le sénateur républicain Lana Theis dans une déclaration lors de l’introduction du projet de loi 460 en mai dernier, ajoutant : « Ses partisans ‘woke’ rejettent la véritable histoire de notre pays et ses principes fondateurs, en faveur d’une idéologie marxiste culturelle basée sur l’identité qui ne cherche rien d’autre que la victimisation, l’envie, la division, la discrimination et finalement la destruction de notre pays et de notre mode de vie. Cette vision radicale du monde n’a pas sa place dans l’enseignement public et mon projet de loi veillera à ce qu’elle ne l’ait jamais. »

Pour les progressistes, la nation américaine doit au contraire se recomposer pour tenir compte de la situation et des besoins particuliers des communautés qui la composent, et se transformer en prenant pour guide des critères de reconnaissance des minorités défavorisées et d’équité entre elles et les catégories dites structurellement « privilégiées ».

La théorie critique de la race : ce qu’elle est versus ce qu’on en fait

Kimberlé Crenshaw, professeur de droit et figure centrale du développement de la théorie critique de la race, a déclaré dans une interview récente que cette théorie « dit simplement : prêtons attention à ce qui s’est passé dans ce pays, et comment ce qui s’est passé dans ce pays continue à créer des résultats différentiels. […] La théorie critique de la race […] est plus patriotique que ceux qui s’y opposent parce que […] nous croyons aux promesses d’égalité. Et nous savons que nous ne pouvons pas y arriver si nous ne pouvons pas affronter et parler honnêtement de l’inégalité. »

Le développement de la théorie critique de la race par des juristes tels que Derrick Bell3 et Kimberlé Crenshaw était ainsi une tentative de réponse à la lenteur des progrès juridiques et aux revers subis par les Afro-Américains depuis la fin de la guerre civile, en 1865, jusqu’à la fin de l’ère des droits civiques, en 1968.


Le long mouvement pour l’égal accès aux droits civils aux États-Unis

Après 304 ans d’esclavage, les anciens esclaves ont obtenu une protection égale devant la loi avec l’adoption du 14e amendement en 1868. Le 15e amendement, en 1870, garantit le droit de vote aux hommes sans distinction de race ou de « condition antérieure de servitude ». Entre 1866 et 1877 — période que les historiens appellent « Reconstruction radicale » — les Afro-Américains créent des entreprises, participent à la gouvernance locale et à l’application de la loi et sont élus au Congrès. Ces premiers progrès ont ensuite été réduits par des lois d’État dans tout le Sud américain, appelées « codes noirs », qui limitaient les droits de vote, les droits de propriété et la rémunération du travail, rendaient illégal le fait d’être au chômage ou de ne pas avoir de preuve d’emploi et pouvaient soumettre les prisonniers à un travail non rémunéré pour le compte de l’État. Ces reculs juridiques ont été aggravés par la propagation des lois « Jim Crow » dans tout le pays, qui exigeaient la ségrégation dans presque tous les aspects de la vie.

En dépit de ces régressions, les luttes populaires pour les droits civils ont été constantes dans l’Amérique de l’après-guerre civile. Certains historiens qualifient même la période allant de l’ère du New Deal, qui a débuté en 1933, à aujourd’hui de « long mouvement pour les droits civils ». La période allant de l’affaire Brown contre Board of Education en 1954, qui a jugé la ségrégation scolaire inconstitutionnelle, à la loi sur le logement équitable de 1968, qui a interdit la discrimination en matière de logement, a été particulièrement riche. Le mouvement des droits civiques a utilisé des pratiques telles que la désobéissance civile, la protestation non violente, l’organisation à la base et les contestations judiciaires pour faire progresser les droits civiques. La nécessité pour les États-Unis d’améliorer leur image à l’étranger pendant la guerre froide a grandement contribué à ces avancées. Le mouvement a réussi à interdire la discrimination légale explicite et la ségrégation, à promouvoir l’égalité d’accès au travail et au logement et à étendre la protection fédérale du droit de vote.

Si le mouvement des droits civiques a permis l’accès à l’égalité en droit des personnes de couleur, il n’a eu aucun effet sur l’écart croissant de richesses entre les noirs et les blancs et il n’a pas éliminé une ségrégation spatiale et scolaire sédimentée au fil des décennies antérieures.

Dans ce contexte, la théorie critique de la race se revendique comme un champ d’investigation intellectuelle qui démontrerait la codification juridique du racisme en Amérique et en vue d’y apporter des remèdes. Par l’étude du droit et de l’histoire des États-Unis, elle tente de révéler comment l’oppression raciale a façonné le tissu juridique des États-Unis. Traditionnellement, la théorie critique de la race s’intéresse moins à la manière dont le racisme se manifeste dans les interactions avec les individus qu’à la manière dont le racisme a été et est codifié dans le droit. Elle n’affirme pas que les blancs seraient intrinsèquement privilégiés et racistes — même inconsciemment ; elle n’établit pas de culpabilité transgénérationnelle des blancs envers les minorités. En revanche, elle considère la race comme essentiellement une construction sociale — plutôt qu’une question biologique — et le racisme comme un phénomène omniprésent dans les institutions et dans la vie quotidienne, en tant que produit de cette construction, intégrée au fil du temps dans le système juridique et les comportements sociaux.

Ils prennent volontiers l’exemple des scientifiques et politiciens du XIXe et du début du XXe siècle, qui ont souvent décrit les personnes de couleur comme étant intellectuellement ou moralement inférieures et utilisé ces préjugés pour justifier l’oppression et la discrimination. Ils estiment également que ces opinions raciales ont été codifiées dans les documents fondateurs et le système juridique de la nation américaine, prenant le cas emblématique du Compromis des trois-cinquièmes, établi pour accroître la représentation des États du Sud en intégrant trois-cinquièmes de la population d’esclaves4, lesquels étaient en même temps privés de droit de vote.

Enfin, des éléments multiples, tels que la race et le sexe, peuvent conduire à des types de discrimination combinée qui ne bénéficient pas des protections des droits civils accordées aux catégories individuelles protégées. Par exemple, Crenshaw a fait valoir avec force qu’il y a un manque de protection juridique pour les femmes noires en tant que catégorie. Dans des affaires mettant en jeu des discriminations, les tribunaux ont traité les femmes noires soit comme des noirs, soit comme des femmes alors qu’elles pouvaient être victimes de discrimination parce qu’elles étaient femmes et noires.

Ces convictions sont partagées par des chercheurs dans divers domaines qui explorent le rôle du racisme dans des domaines tels que l’éducation, les soins de santé et l’histoire.

En résumé, si les défenseurs de la théorie critique de la race aux États-Unis nient tout racisme ou privilège intrinsèque des blancs, puisque ces phénomènes sont un produit de l’histoire gravé dans le marbre des institutions. Cependant, les discours soutenus en son nom, les mouvements militants qui ont fleuri sur son terreau jusqu’à envahir l’espace public et y imposer une forme oppressante de politiquement correct, produisent du racisme. Chacun peut constater le processus d’essentialisation auquel ont conduit ces années de célébration victimaire et de procès en « privilège blanc ». À supposer que, dans les milieux universitaires, où la théorie a été cantonnée pendant trente ans, il resterait possible de préserver un certain niveau d’exigence intellectuelle et d’éthique scientifique — ce que l’actualité contredit régulièrement —, il est vain d’en attendre autant sur la place publique, où le débat est trop perméable aux facilités rhétoriques, aux intimidations et aux manipulations. Su un sujet qui demanderait de la nuance, c’est la simplification qui est à l’œuvre.

Comme l’écrit un trumpiste : « La théorie critique de la race n’est pas très éloignée de la République démocratique de Corée du Nord. Elle est « critique » comme l’autre est « démocratique » : uniquement sur le papier. Mais derrière les mots se cache une pernicieuse idéologie qui oblitère la complexité du monde pour y coller son manichéisme grossier. Noirs contre Blancs, oppresseurs contre opprimés et Bien contre Mal. Loin de promouvoir la pensée critique, elle conforte une compréhension sociopolitique de niveau maternelle. Et, malheureusement, c’est dans nos universités qu’elle est enseignée. » 

Rien de surprenant à ce que des détracteurs se soient précipités pour lire dans le décret de Trump un écho servile aux « griefs des blancs » et un énième exemple du racisme du président américain. Mais, sur les réseaux sociaux, beaucoup ont applaudi le décret sans être pour autant des zélateurs de Trump. La théorie critique de la race alarme de nombreuses personnes situées aux quatre coins de l’échiquier politique, et pour cause. 

L’une des plus grandes réalisations de l’Occident a été de promouvoir l’idée d’une égalité de tous les individus devant la loi. Le génie du projet américain a été de codifier cette idée dans la Constitution, faisant ainsi des États-Unis une nation délivrée des systèmes féodaux européens où seuls quelques riches propriétaires terriens régnaient sur tout le reste de la population. L’égalité des chances garantie pour tous fut longtemps un processus inachevé, bien sûr, et ce n’est qu’avec le mouvement des droits civiques que ce principe a enfin été étendu aux noirs américains. Mais ce fut le cas, et les progrès réalisés doivent être reconnus et célébrés. 

La théorie critique de la race cherche à démolir tout cela et à rejeter les progrès réalisés depuis l’abolition de l’esclavage. Au lieu d’honorer le principe selon lequel tous les hommes (et les femmes) doivent être traités en égaux, elle cherche à introduire un système de castes rappelant les temps féodaux. La seule différence, c’est que ce système de castes n’est pas fondé sur la propriété foncière, mais sur la revendication du statut de victime.

__________
1. Robert Leon Woodson Sr. est un militant américain des droits civiques, auteur, fondateur et président du Woodson Center.
2. Le NAEP est le programme d’évaluation périodique du niveau scolaire conduit aux Etats-Unis par le Département de l’Education.
3. En 1971, Derrick Bell, aujourd’hui décédé, est devenu le premier professeur titulaire noir de l’école de droit de Harvard. Il est considéré comme l’un des fondateurs de la théorie critique de la race.
4. Le compromis des trois-cinquièmes (Three-fifths compromise) est un compromis établi lors de la Convention de Philadelphie de 1787 entre les colonies du Nord et du Sud. Celui-ci considère, dans les règles de comptage des personnes représentées à la Chambre des représentants, qu’un esclave est comptabilisé à hauteur de trois cinquièmes d’un homme libre. Ce compromis proposé par James Wilson et Roger Sherman fut inscrit dans la Constitution des États-Unis, dans l’article premier, section 2, clause 3 : « Sont à l’origine comprises dans la population d’un état toutes les « personnes libres », trois-cinquièmes des ‘autres personnes’. »

Sources et autres références
. Chrissy Clark, « Black Scholars Pen Open Letter To School Boards Slamming Critical Race Theory », The Daily Wire, 18 août 2021. (Traduit de l’anglais.)
. Asha Banerjee et Marokey Sawo, « The Racist Campaign Against ‘Critical Race Theory’ Threatens Democracy And Economic Transformation », Economic Policy Institute, 9 août 2021.
. Arpan Lobo, Mitchell Boatman, « Is the pushback against ‘critical race theory’ rooted in misconceptions ? », The Holland Sentinel, 1er août 2021.
. Nicholas Ensley Mitchell, « Bans on critical race theory could have a chilling effect on how educators teach about racism », The Conversation, 13 juillet 2021.
. Sébastien Seibt, « La théorie critique de la race : nouvel épouvantail des trumpistes », France 24, 1er juillet 2021.
. « ‘Théorie critique de la race’ à l’école : la psychose des conservateurs américains« , Courrier international, 7 juillet 2021.
. David Miguel Gray, « Critical Race Theory : What It Is And What It Isn’t », The Conversation, 30 juin 2021.
. Stephen Sawchuk, « What Is Critical Race Theory, and Why Is It Under Attack ? », 18 mai 2021.
. Rashawn Ray and Alexandra Gibbons, « Why are states banning Critical Race Theory ? », Bookings, août 2021.

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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