Au travail, dans les médias, à l’école : aux États-Unis, ne pas être « woke » peut coûter cher

Après le meurtre de George Floyd, tué lors de son arrestation par la police en mai 2020, de nombreux Américains se sont donné pour mission d’extirper le racisme qui avait, selon eux, infecté toute la société. Dans les domaines des médias, de la science, des universités, des start-up et des grandes entreprises, de nombreux managers se sont sentis obligés de promettre qu’ils lutteraient contre le « suprématisme blanc » en leur sein. Claire Levenson en donne quelques exemples édifiants dans Marianne.

Amplifiée par les réseaux sociaux, une atmosphère de traque aux déviances idéologiques s’est installée depuis. À la même période, des grands succès de librairie comme Fragilité Blanche de Robin DiAngelo et Comment devenir antiraciste d’Ibram X. Kendi ont consacré une nouvelle définition, très élargie, du mot « raciste ». À partir de là, de nombreux commentaires qui auraient semblé anodins il y a quelques années, ont été qualifiés de « racistes » et sont devenus passibles de sanctions.

Depuis l’été 2020, les exemples de cette intolérance de plus en plus virulente ne manquent pas. Ainsi en février 2021, Paul Rossi, professeur de mathématiques dans une école privée huppée de Manhattan, à New York, est-il intervenu lors d’une discussion au sein de son « groupe d’affinité » blanc. L’école organise en effet des conversations en groupes séparés en fonction des « identités », et la consultante qui menait le débat a montré une diapositive indiquant que l’individualisme et l’objectivité étaient des caractéristiques du « suprémacisme blanc ».

« Formations réparatrices »

Paul Rossi a critiqué le fait que ces concepts « soient réduits à des caractéristiques raciales », et quelques jours plus tard, le proviseur prévenait que « d’autres cas de conduite non-professionnelle pourraient mener à un licenciement ». Lors d’une conversation que Paul Rossi a secrètement enregistrée, le proviseur de l’école a pourtant admis qu’il s’inquiétait d’une excessive diabolisation des élèves blancs. Malgré cela, la direction a proposé à l’enseignant de participer à des « formations réparatrices » pour garder son emploi. Mais celui-ci a préféré démissionner.

Aux États-Unis aujourd’hui, le fait de refuser ou simplement contester ce genre de « formations » qui promeuvent un certain rapport à la diversité est rarement bienvenu. Un étudiant en médecine en a fait les frais pour avoir exprimé son désaccord sur la notion de « micro-agressions », ces mots ou attitudes insignifiants de prime abord mais qui seraient le reflet d’un préjugé envers une communauté. Le jeune homme a été l’objet d’une enquête menée par l’administration de son université, qui lui a demandé de se soumettre à une évaluation psychologique. Ce qu’il a refusé. Il a été renvoyé et traîne désormais l’université en justice.

Gordon Klein, professeur à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) a lui aussi entamé une procédure en justice contre son université en juin 2020, après avoir été temporairement suspendu de son poste après son refus de favoriser la notation de ses élèves noirs. Un étudiant blanc lui avait en effet demandé de ne pas donner de mauvaises notes aux Afro-Américains après le décès de George Floyd. Le professeur avait refusé et répondu sèchement via un e-mail demandant, entre autres, comment les métis devraient être notés. Sa réponse sarcastique avait fait scandale et précipité sa suspension. Même s’il a pu ensuite reprendre son travail, sa réputation est devenue liée à ces accusations de racisme et, en tant que consultant, il a perdu des clients qui représentaient sa source principale de revenus.

Absence de prescription

Par ailleurs, les accusations de racisme peuvent rejaillir sur des personnes qui ne sont pas directement impliquées. En juin 2021, Howard Bauchner, le rédacteur en chef du Journal of the American Medical Association (AMA), une revue scientifique, a dû démissionner après un podcast sur le racisme en médecine. Dans l’émission, le chirurgien et surtout rédacteur en chef adjoint de la revue, Edward Livingston, avait remis en question l’existence d’un « racisme systémique » dans le milieu médical, estimant que les facteurs socio-économiques étaient plus décisifs pour expliquer les disparités. Dans le podcast, Edward Livingston discute avec un autre docteur qui de son côté explique la réalité du racisme structurel en médecine.

Sur Twitter, l’entretien est présenté ainsi : « Aucun médecin n’est raciste, donc comment peut-il y avoir du racisme structurel dans le monde de la santé ? » Une communication il est vrai maladroite pour introduire l’idée selon laquelle il pouvait y avoir des structures racistes sans individus racistes, mais une mauvaise com que les protagonistes vont payer très cher. Le tweet fait aussitôt scandale. Des médecins dénoncent « les préjudices infligés » par de tels propos. Lancée dans la foulée, une pétition pour condamner la revue obtiendra rapidement plus de 9 000 signatures. Le chirurgien qui était intervenu dans le podcast finira par démissionner, ainsi que le rédacteur en chef de la revue, qui n’avait pourtant rien à voir avec l’histoire.

Une autre caractéristique de ces mises au pilori est l’absence de prescription. Le temps qui passe, les amendes honorables, les excuses ne suffisent plus. Tweeter des propos polémiques à l’âge de 16 ou 17 ans peut vous hanter cinq ou dix ans plus tard. C’est ce qui est arrivé à Lianne Wadi, la fille d’un immigré palestinien propriétaire de restaurants et épiceries à Minneapolis. Des tweets racistes et antisémites qu’elle avait écrits à l’âge de 16 ans ont refait surface à l’été 2020. La jeune fille, qui avait 23 ans quand le scandale a éclaté, s’est excusée et a expliqué qu’elle avait changé depuis son adolescence difficile. Mais la colère était telle que l’entreprise de son père, Majdi Wadi, a été boycottée. Ce dernier a perdu des millions de dollars en contrats car plusieurs chaînes de distribution ont cessé de travailler avec lui, et il a dû licencier plus de 60 personnes.

Rien n’est anodin

Sur les réseaux sociaux, formidables machines à nourrir le wokisme, des commentaires a priori anodins peuvent aussi mener à des sanctions professionnelles. Ainsi en juillet 2020, le compositeur Daniel Elder avait-il écrit sur Instagram qu’il en avait assez des gens qui brûlaient des commerces lors des émeutes contre les violences policières. Un effet de meute sur la Toile s’est ensuivi, et depuis lors, les labels musicaux et écoles dans lesquelles il enseignait refusent de travailler avec lui. Un de ses anciens clients a expliqué que leur collaboration pourrait continuer s’il s’excusait en diffusant un communiqué pré-écrit. Ce qu’il a refusé de faire.

Très souvent, l’intention comme le contexte sont ignorés par cette nouvelle Inquisition. Un journaliste du New York Times, Donald McNeil Jr, a été poussé à démissionner en mars 2021 pour avoir simplement répété le mot « nègre » en 2019 parlant d’une adolescente sanctionnée pour avoir dit ce mot. Fin septembre, une jeune femme a été licenciée après la diffusion sur Twitter d’une vidéo de 30 secondes dans laquelle elle se dispute avec un couple d’Afro-Américains au sujet de leur chien. Les mots ne sont pas audibles, mais elle aurait dit au couple de « retourner dans leur quartier » utilisant une formule qui pourrait être connotée comme « retourne dans ta cité ».

L’homme en question, coutumier de ce genre de confrontations, a posté la vidéo sur Twitter et contacté l’employeur de la jeune femme, qui a été rapidement licenciée. Dans ce dernier cas, même des personnalités habituées aux indignations antiracistes ont indiqué ne pas être à l’aise avec le dénouement de l’histoire. L’accumulation de ce type d’incidents commence à peser dans la société américaine. Mais peut-il y avoir une prise de conscience plus large du caractère problématique de cette justice expéditive ? Au vu du contexte politique clivé qui divise aujourd’hui le pays en profondeur, rien n’est moins sûr.

Source : Claire Levenson, « Au travail, dans les médias, à l’école : aux États-Unis, ne pas être ‘woke’ peut coûter cher », Marianne, 6 octobre 2021.

Auteur : Estielle Madmarx

Je suis synthèse de toutes les minorités opprimées, vecteur de leurs luttes, garant de leur bien et avant-garde éveillée sur le chemin du monde d'après.

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