Montgeron : homophobie communautaire et dilemme intersectionnel

Quelques dizaines de secondes d’une vidéo tournée à Montgeron ont fait le tour des réseaux sociaux depuis une semaine. On y voit, au grand jour, une bande de quelques individus s’en prendre, sans raison apparente et très violemment, à un jeune homme hurlant de terreur que quelques personnes s’efforcent courageusement de défendre. Ainsi décrite, la scène est le triste reflet d’une sauvagerie redevenue ordinaire dans un pays qui croyait pourtant, naguère, l’avoir contenue, domestiquée, civilisée. Sans même aller plus loin dans l’analyse des faits, un événement de ce type ne doit pas passer pour une banalité. Et que dire quand l’intersectionnalité s’en mêle…

Montgeron, le 30 septembre. La victime, âgée de 17 ans, a indiqué avoir été agressée par une « meute criant pédé ». L’enquête, confiée au commissariat local, est menée sur les chefs de violence en réunion, à raison de l’orientation sexuelle supposée, par des personnes ayant volontairement dissimulé leur visage.

Au moment où ces lignes sont écrites, l’origine présumée des agresseurs conduit à écarter l’hypothèse que cette expédition punitive soit imputable à l’extrême droite. On serait plutôt face à une expression de l’homophobie que manifeste, parfois de manière ouverte voire extrême, une partie des jeunes de culture musulmane. Il n’en fallait pas plus pour que les comportements réflexes se déclenchent : déni d’un côté, essentialisation de l’autre… nourrissant une non-dialectique stérile et délétère.

À notre gauche : silence gêné, précautions oratoires, condamnations générales d’un « fléau qui ne doit plus avoir cours dans notre pays », de « faits qui ne doivent pas rester impunis » en prenant soin de ne surtout pas situer les agresseurs pour s’éviter l’accusation de racisme. À notre droite : récupération et exploitation du délit, moins pour défendre la victime — vite présumée « blanche » alors qu’elle est d’origine marocaine — que pour stigmatiser les agresseurs. Pas de place, au milieu de cette hystérie, pour parler de la réalité des faits et de la situation qu’ils illustrent sans les édulcorer ou les caricaturer.

Petite sociologie de l’homophobie

Selon les principales associations LGBT, l’homophobie n’est pas particulièrement un « phénomène de banlieue ». Tel était encore, du moins, le discours d’Arnaud Boisseau, porte-parole de Stop homophobie, à l’antenne de BFMTV le 11 octobre. Il est en effet probable que la difficulté à s’avouer et à s’assumer homosexuel soit assez également répartie dans les strates de la société et les territoires. Selon une étude Ifop de 2019 citée par Marianne, 21 % des hommes hétérosexuels des banlieues populaires (les 25 % des villes les plus pauvres de banlieue) estiment que l’homosexualité est « une maladie » ou « une perversion sexuelle ». Ils sont 16 % dans les villes-centre et 10 % dans les villes isolées à partager la même idée. L’écart est en revanche plus faible concernant ceux qui trouvent choquant qu’un couple homosexuel s’embrasse en public : 43 % en banlieue populaire contre 39 % dans les villes plus riches. L’association Flag !, citée dans le même article, indique que, depuis le lancement d’une application permettant le signalement d’une agression homophobe, les chiffres sont clairement plus élevés à Saint-Denis qu’à Neuilly-sur-Seine. Johan Cavirot, président de l’association, rapporte que les banlieues sont « plus sujettes à la violence physique alors que dans des quartiers plus riches, on assiste à une violence plus psychologique » et intrafamiliale. En clair, le brassage et l’anonymat des grandes villes, de même que l’existence de quartiers identifiés comme sûrs, rend la vie plus facile aux LGBT.

L’essayiste Paul Melun rappelait de son côté, il y a quelques jours dans Le Figaro que, en 2019, le ministère de l’intérieur annonçait une hausse de 36 % des agressions et injures homophobes en France. « Cette insécurité subie par les homosexuels se traduit par des faits tragiques et particulièrement nombreux ces dernières années, soulignait-il. Le 7 avril dernier, un homme originaire du Congo a assassiné un homme de 50 ans qu’il a poignardé de 14 coups de ciseaux après l’avoir violé à Reims. En mars 2019 à Drancy, trois ‘jeunes’, dont deux mineurs ont poignardé un homme après lui avoir tendu un ‘guet-apens’ via une application de rencontres gay. »

Si l’angle territorial apporte des éléments d’explication, les facteurs culturels et religieux constituent un déterminant plus essentiel encore de l’homophobie. Yacine Djebelnouar, président de Shams-France, une association d’aide aux « LGBTI d’origine maghrébine et moyen-orientale », connaît bien le terrain. Pour lui, « il est clair que les agressions sont plus violentes et présentes en banlieue. Être agressif envers ces personnes est un moyen de marquer la non-adhésion de cette communauté à la différence. » L’homosexualité y est, pour nombre d’entre eux, considérée comme « impure », rejetée comme telle, condamnée et sanctionnée, parfois sur de simples présomptions — comme l’affaire de Montgeron tend à l’illustrer et comme Lyes Alouane, homo revendiqué originaire de Gennevilliers, en a témoigné douloureusement depuis 2018.

Observatoire des LGBTphobies : le regard des Français
sur l’homosexualité et la place des LGBT dans la société

IFOP, juin 2019

Pour être plus clair encore, en matière d’intolérance religieuse vis-à-vis de l’homophobie, les musulmans occupent désormais une place à part en France. La même étude de l’Ifop (lien ci-dessus) indique que 63 % des personnes de confession musulmane interrogées perçoivent l’homosexualité comme « une maladie » ou « une perversion sexuelle », contre 14 % chez les catholiques (dont 20 % chez les pratiquants) et 10 % chez les « sans religion ».

En d’autres termes, l’agression de Montgeron apparaît comme la pointe visible et piquante d’une réalité bien plus profonde et problématique : celle de l’emprise du fondamentalisme dans la population d’origine et de culture musulmane, laquelle se traduit par des comportements clairement observables dès le plus jeune âge mais reste un tabou dans les milieux militants et politiques, faute de trouver les mots et un angle d’attaque qui ne rende pas le sujet plus inflammable qu’il n’est déjà.

Il n’y a qu’à voir comment Eric Fassin, sociologue au département des études de genre de l’université Paris-VIII de Saint-Denis, relativise le phénomène : « Quand ces agressions surviennent en banlieue, où vit une importante population étrangère, on se dit que c’est parce que c’est ‘en banlieue’, donc que c’est culturel. En revanche, quand ça arrive au centre-ville, on ne l’explique pas par la culture locale ». Peut-être parce que, en centre-ville, il n’y a pas de « culture locale » spécifiquement ancrée ? « En 2012 et 2013, on a clairement vu, avec la Manif pour tous, que l’homophobie venait plutôt de la bourgeoisie que de la banlieue, plutôt de Versailles que de Saint-Denis, plutôt des catholiques que des musulmans », ajoute-t-il. Mais en quoi rappeler la grande netteté sociologique de la Manif pour tous, en effet bourgeoise et catholique, permet-il de nier l’existence tout aussi nette d’une homophobie radicale dans une part importante de la population « de culture musulmane » ?

Vote LGBT et résolution du dilemme intersectionnel

Le phénomène a pourtant, au-delà des faits divers qui remontent plus ou moins dans les médias, des conséquences structurelles.

On peut, pour s’en convaincre, regarder l’évolution des préférences politiques, comme l’avait fait Lucas Jakubowicz dans Décideurs. En 2015, rappelait-il, peu avant les élections régionales, le Cevipof avait montré que cette frange de l’électorat penchait en grande partie vers l’extrême droite — 32,45 %, soit à peine moins que tous les partis de gauche réunis (34,65 %). L’une des explications tient à ce que, purgé de sa vieille garde homophobe, le Front national a, sous l’impulsion de Marine Le Pen et de ses lieutenants (dont plusieurs sont plus ou moins ouvertement gays), réorienté le discours dans le sens de la protection des minorités LGBT face à une religion musulman présentée comme une menace contre leur mode de vie. Une stratégie que l’on trouvait déjà à l’œuvre chez Pim Fortuyn aux Pays-Bas, Jorg Haider en Autriche ou, plus récemment, chez l’Allemande Alice Weidel. Ce vote « homo-nationaliste » s’est consolidé depuis : selon l’Ifop, à quelques semaines des élections européennes de 2019, la liste RN menée par Jordan Bardella était créditée de 22 % des voix chez les LGBT, soit un score dans la moyenne nationale.

Si la « droite classique » s’aliène largement le vote LGBT, c’est à l’inverse parce que les valeurs traditionnelles dont elle fait socle prennent le pas sur les stratégies électorales. Quant à la gauche, elle semble à première vue « mal récompensée » des nombreuses réformes qu’elle a menées ces dernières décennies en faveur des homosexuels puisque, sans s’effondrer, elle recule néanmoins au profit de l’extrême droite.

Pour François Kraus, directeur à l’Ifop, « certains pensaient que la gauche irait plus loin et sont déçus, d’autres estiment qu’ils ont suffisamment de droits et axent leur vote sur d’autres sujets ». Lucas Jakubowicz va un peu plus loin dans l’analyse et attribue une partie du phénomène aux difficultés qu’a la gauche à arbitrer entre des causes parfois contradictoires. Prise au piège de l’intersectionnalité des luttes, elle s’interdit de combattre la discrimination d’une communauté par la stigmatisation d’une autre. Le précédent des « ABCD de l’égalité », lancés dans les écoles à la rentrée 2013 et abandonnées en juin 2014 avait montré aux socialistes ce qu’il en coûtait de promouvoir la théorie du genre face à électorat populaire qui, en particulier dans les banlieues, y était clairement hostile.

François Kraus conclut son analyse en évoquant La République en Marche comme le havre de l’électorat LGBT. Pour lui, « le progressisme sur les questions sociétales, le libéralisme économique, et la présence d’homosexuels assumés parmi les dirigeants marcheurs » constituent des signes positifs, de même que la personnalité d’Emmanuel Macron dont « le statut marital transgressif a été un stigmate, ce qui parle à un électorat qui subit, encore aujourd’hui un certain nombre de préjugés ».

L’art consommé du « en même temps » comme moyen de résolution des « dilemmes intersectionnels », telle est ainsi l’issue désignée par le sondeur comme antidote à la polarisation électorale autour de préjugés aussi fatals les uns que les autres. Sauf que cette voie, en pratique, amène moins à une synthèse que l’on pourrait qualifier de républicaine, à une sortie par le haut créée par une éducation exigeante, qu’à une sorte d’émulsion donnant de loin l’apparence d’un cocktail réussi mais révélant, quand on y regarde de plus près, que chacun reste sur son quant-à-soi. On voit bien ici le piège que représente l’intersectionnalité : à ne voir que des victimes sans jamais identifier les coupables, on continue à déplorer les unes et laisser prospérer les autres avec leur condition de « dominés » pour totem d’immunité et excuse facile pour justifier la fragilisation de nos valeurs et la lâcheté de nos institutions.


Références

. Paul Melun, « Agression à Montgeron : ‘Les homosexuels sont en danger dans les banlieues islamisées' », Le Figaro, 12 octobre 2021.
. Lucas Jakubowicz, « LGBT, un vote convoité », Décideurs, 20 novembre 2020.
. Vincent Geny, ‘En France, ‘il n’y a pas de territoire plus sujet à l’homophobie que d’autres’. Vraiment ? » Marianne, 2021.
. Louis Nadau, « Sondage : sur l’homosexualité, un gouffre sépare les musulmans du reste de la population », Marianne, 2019.

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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