« Wokisme » : un « front républicain contre l’éveil aux injustices

L’usage du mot « wokisme » vise à disqualifier son adversaire, mais aussi à entretenir un déni : l’absence de volonté politique à prendre au sérieux les demandes d’égalité, de justice, de respect des droits humains, soutient Beligh Nabli, universitaire et cofondateur de la revue Chronik.

Invoqué ad nauseam, le « wokisme » a fait irruption dans un débat public déjà singulièrement dégradé. Il a fait florès à l’ère du buzz et des clashs, rejoignant « l’islamogauchisme » au registre de ces fameux mots fourre-tout dont la principale fonction est de dénigrer et disqualifier son adversaire, tout en réduisant les maux de la société à quelques syllabes magiques. Sur la scène politique et intellectuelle, le « wokisme » a même réussi là où la menace de l’extrême droite a échoué : la formation d’un « front républicain ». Mais pas n’importe quel front républicain…

Formellement, les racines du « wokisme » renvoient à l’idée « d’éveil » aux injustices, aux inégalités et autres discriminations subies par les minorités, qu’elles soient sexuelles, ethniques ou religieuses. Comment cet « éveil » a-t-il mué en une sorte d’injure publique constitutive d’une menace existentielle pour la République ?

Si le terme « woke » est historiquement lié à la lutte des Afro-Américains pour les droits civiques, il se trouve désormais au cœur de mobilisations d’une jeunesse militante animée par les causes féministes et antiracistes. Ces mobilisations traduisent en acte l’intersectionnalité théorisée par Kimberlé Williams Crenshaw1, mais le recours à certains procédés ou techniques est perçu comme une atteinte à la liberté d’expression (avec les appels à la censure d’une œuvre, à l’annulation d’une exposition ou d’une représentation, au déboulonnage d’une statue, etc.) ou à l’égalité (avec les « réunions non mixtes choisies et temporaires » restreignant l’accès à celles-ci à certaines catégories de personnes partageant un même problème, une même discrimination). Le débat autour de ces pratiques est complexe et légitime. Mais parler en France du développement d’une « cancel culture » qu’elles sont censées symboliser est abusif, tant elles demeurent extrêmement marginales dans les sphères universitaires et artistiques. Leur nombre comme leur diffusion sont inversement proportionnels à leur écho politico-médiatique. D’où provient ce contraste ou décalage ?

Une rupture du contrat social

En réalité, au-delà de la critique/condamnation du phénomène « »woke », la crispation radicale qu’il suscite dans l’hexagone puise ses racines dans une absence de volonté politique à prendre au sérieux les demandes d’égalité, de justice, de respect des droits humains. Un défaut d’écoute et de volonté qui se nourrit lui-même d’un mécanisme de déni, à savoir un mécanisme de défense face à une réalité insupportable, difficile à assumer intellectuellement et politiquement.

D’un côté, une série de rapports publics et d’études universitaires2 pointent la prégnance des inégalités et des discriminations à l’embauche, au logement, au contrôle policier ou même à l’école. Non seulement les discriminations sapent le sentiment d’appartenance à la communauté nationale, mais la reproduction des inégalités est en partie liée à la reproduction des discriminations.

De l’autre, le déni et l’inaction perdurent face à ces problèmes systémiques. Il n’existe pas de véritable politique publique de lutte contre les discriminations à l’échelle nationale. L’État n’a pas engagé de programme spécifique qui ciblerait des axes prioritaires et se déclinerait aux différents niveaux de l’action publique.

L’appel à « l’éveil » est un appel à la prise de conscience d’une rupture consommée de notre contrat social. La réalité implacable d’inégalités et de discriminations criantes nourrit en effet une citoyenneté à plusieurs vitesses qui contredit les termes du récit/pacte républicain, celui d’une promesse d’égalité et d’émancipation.

Que l’objet si mal identifié que représente le « wokisme » soit fustigé par la droite et l’extrême-droite n’a rien de surprenant : la lutte contre les logiques de domination ne fait partie ni de leur corpus idéologique ni de leur agenda programmatique. En revanche, il est plus significatif qu’une large partie de la gauche se détourne des questions de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, pour mieux se mobiliser contre tout ce qui peut apparaître comme une menace contre un « universalisme républicain » aussi abstrait que déconnecté des réalités vécues par cette jeunesse française engagée en faveur de ces causes.

Les polémiques autour du « wokisme » contribuent ainsi à forger cet arc politique et intellectuel qui atteste la convergence, voire la jonction de deux blocs conservateurs, « de droite » et « de gauche », unis dans un même « front républicain », dans un même déni des maux d’une société d’inégaux.

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1. Parmi les travaux de l’universitaire féministe afro-américaine, lire notamment « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », University of Chicago Legal Forum, vol. 1989,‎ p. 139.
2. Lire Hélène Balazard, Samir Hadj Belgacem, Marion Carrel, Sümbül Kaya, Anaïk Purenne, Guillaume Roux et Julien Talpin, L’Épreuve de la discrimination. Enquête dans les quartiers populaires, PUF, 2021.
3. Parmi les think-tanks, voir les notes récentes publiées successivement par la libérale-conservatrice Fondapol (juillet 2021) et par la Fondation Jean-Jaurès (Ruben Rabinovitch et Renaud Large, « Des hussards noirs de la République à la chronique des Bridgerton. Contre la nébuleuse woke et la cancel culture », sept. 2021). Tout aussi significatif est la valorisation de cette dernière (sous la forme d’une interview de l’un des auteurs) par un média comme le FigaroVox

Source : Beligh Nabli, L’Obs, .

Auteur : Estielle Madmarx

Je suis synthèse de toutes les minorités opprimées, vecteur de leurs luttes, garant de leur bien et avant-garde éveillée sur le chemin du monde d'après.

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