Bari Weiss : « Le wokisme va consumer les institutions d’où il est parti »

L’ancienne journaliste des pages Débats du New York Times, devenue la tête de pont de la résistance au mouvement woke aux États-Unis, met en garde les intellectuels français contre cette censure idéologique qui n’est pas un fantasme de la droite, mais un péril bien réel pour la vie de la pensée. Extraits de l’entretien qu’elle a accordé à Eugénie Bastié pour Le Figaro Vox.

Recrutée au New York Times pour apporter du pluralisme aux pages Débats du quotidien américain, la journaliste a démissionné avec fracas en juillet 2020 en raison de la censure idéologique de plus en plus pressante au sein de la rédaction. Depuis, Bari Weiss est devenue la tête de pont de la résistance au mouvement woke aux États-Unis, multipliant des initiatives (médias, universités) pour créer des institutions alternatives à celles qu’elle estime gangrenées par l’idéologie racialiste. Son essai Que faire face à l’antisémitisme ? vient d’être traduit en France chez Robert Laffont. Elle y décrit les trois types d’antisémitisme de retour en Occident : celui de l’ultradroite, qui continue à tuer aux États-Unis, celui de l’extrême gauche, qui avance masqué sous les grands discours antisionistes ou décoloniaux et l’antisémitisme islamique bien souvent nié dans le débat public. Dans ce grand entretien accordé au Figaro, elle met en garde les intellectuels français contre le wokisme qui n’est pas un fantasme de la droite, mais un péril bien réel pour la vie de la pensée.

[…]

Vous parlez du concept d’intersectionnalité et de la façon dont il a fait passer les Juifs du statut d’opprimé à celui d’oppresseur. C’est-à-dire ?

Cette idéologie commence par un noyau de vérité. Elle regarde l’histoire et dit qu’en Occident, nous avons eu pendant longtemps ce système de castes selon lequel les hommes blancs et hétérosexuels étaient tout en haut et les personnes de couleur, les personnes handicapées et les minorités étaient tout en bas. Ses tenants viennent et disent « Inversons le système des castes ». Et tout d’un coup, les Brad Pitt et les Jon Hamm sont tout en bas. Et les personnes qui revendiquent le plus le statut de victime sont tout en haut. C’est une réaction compréhensible.

Le problème, c’est que c’est aussi anti-humaniste et antilibéral. Ils ne considèrent pas que la leçon de l’histoire est que les systèmes de castes sont tous mauvais et qu’il faut travailler à les démanteler et à promouvoir l’égalité des chances. Ils réduisent les gens à des catégories raciales et dans les cas des Juifs, ils disent : « Attendez, vous êtes des blancs. Vous êtes riches. Vous avez un pouvoir culturel incroyable, relativement à votre taille. Comment osez-vous dire que vous êtes une minorité ? » Les Juifs sont placés au-dessus des hommes blancs cisgenres (ce terme désigne, dans le vocabulaire des militants woke, une personne dont l’identité de genre correspond au sexe avec lequel elle est née, NDLR) et hétérosexuels. Ils deviennent les bénéficiaires du privilège blanc. Et puis nous sommes doublement mauvais parce que, selon eux, nous sommes également fidèles au dernier bastion debout du colonialisme blanc au Moyen-Orient : Israël. L’ultradroite dit que nous, les Juifs, ne sommes pas assez blancs. C’était certainement la motivation du suprémaciste blanc qui est entré dans la synagogue Tree of Life (à Pittsburgh en 2018, NDLR) et a massacré 11 Juifs. Dans le même temps, la gauche dit que nous sommes trop blancs pour être opprimés. De cette façon, les Juifs sont transformés avec succès en néonazis dans l’imaginaire collectif au moment même où nous sommes ciblés par de vrais néonazis.

[…]

Vous avez dû démissionner du New York Times à cause de la censure woke. Êtes-vous optimiste sur la capacité des intellectuels centristes à résister à ce mouvement?

Quand j’étais au New York Times, j’étais découragée par cette question. Il y a un an, je vous aurais dit non. Aujourd’hui je me concentre sur la création d’institutions parallèles immunisées contre cette idéologie illibérale : une nouvelle entreprise de médias, une nouvelle université à Austin au Texas. C’est ce qui me fait espérer.

Ai-je bon espoir que les institutions qui ont déjà prouvé qu’elles étaient pourries par cette idéologie puissent être ravivées ? Non. Certaines personnes pensent que nous pouvons magiquement remonter à 1999, que le New York Times sera à nouveau le New York Times et que Harvard sera à nouveau Harvard. J’aimerais savoir ce qu’ils fument.

En France, beaucoup d’intellectuels de gauche disent que le wokisme est un fantasme d’extrême droite. Que leur répondez-vous ?

Si ce qu’ils disent, c’est que c’est une sorte de panique morale, je serais peut-être en partie d’accord avec eux. Mais je pense que c’est très réel. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder ce qui est arrivé à la professeure Kathleen Stock à l’Université du Sussex : une lesbienne vient de quitter son travail après avoir été menacée physiquement, transformée en sorcière parce qu’elle n’avait pas la bonne opinion sur le genre (elle a été jugée « transphobe », NDLR). Regardez Peter Boghossian à l’Université d’État de Portland, philosophe poussé dehors. Que dites-vous à tous ces gens ? Dites-vous qu’ils étaient juste délirants ? Il y a littéralement des centaines d’exemples, dont moi chassée du New York Times. Sommes-nous tous des fous délirants ?

Une partie des électeurs démocrates semblent en avoir assez de ce mouvement, ils l’ont montré par exemple en Virginie en votant républicain pour dire non à l’entrisme de la théorie de la race dans les écoles…

Les électeurs démocrates normaux n’aiment pas le wokisme. Savez-vous de quoi ils se soucient ? De l’économie. Des problèmes d’approvisionnement. De l’inflation. De remettre leurs enfants à l’école et d’enlever leurs masques. Le retour de bâton politique du wokisme a un potentiel énorme. Mais on peut aussi penser que le mouvement n’a pas fini de consumer entièrement les institutions élitaires d’où il est parti. Donc le wokisme va continuer à être vaincu dans les urnes. Mais il n’a toujours pas atteint son apogée dans les universités, dans les écoles, dans les journaux et les magazines, dans les revues savantes, dans les entreprises où les gens sont forcés de confesser leurs péchés. C’est-à-dire partout dans l’Amérique institutionnelle.

Et pourtant, c’est tellement éloigné des priorités, comme celle des parents de Virginie qui ont changé cette élection et qui ont dit qu’il est absolument fou qu’alors que les écoles ont été fermées pendant un an, ce qui est le plus important à leur réouverture, c’est de s’assurer que l’idéologie radicale hyper-racialiste s’infiltre dans nos salles de classe. Alors que nous attendons avec impatience les élections de mi-mandat de 2022, nous aurons l’occasion de voir si la Virginie était un signe avant-coureur.

Pensez-vous que Biden résiste au wokisme ou est-il influencé par la nouvelle génération du Parti démocrate ?

Je pense que Joe Biden a été élu par des gens qui ne voulaient plus de l’aile du parti qui appelle au définancement de la police. Mais Joe Biden est très visiblement un président faible. Et les vents dominants du Parti démocrate sont dans le dos de personnes comme AOC (Alexandria Ocasio-Cortez, NDLR), Rashida Tlaib, Cori Bush. Et je ne le vois pas avoir la volonté de faire quoi que ce soit pour les arrêter.

Source : Bari Weiss (entretien avec Eugénie Bastié), « Le wokisme va consumer les institutions d’où il est parti », Le Figaro Vox, 16 novembre 2021.

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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