Petit Robert et Grosse Bertha

Réputée « progressiste », la maison Le Robert ne déçoit pas cette année en introduisant l’écriture inclusive dans l’édition 2022 de son dictionnaire de langue française… mais pas que.

La provocation a fonctionné : on ne parlait que de cela dans la presse et les conversations de lettrés. Le mot iel figure temporairement dans le dictionnaire en ligne et intègrera l’édition papier de 2022. « Le Robert défend la langue française et ne doit stigmatiser personne. On a constaté que ce mot prenait de l’ampleur et nous l’avons intégré », se défend Marie-Hélène Drivaud, lexicographe au Robert.

Le Robert, extrait du dictionnaire en ligne.

Charles Bimbenet, directeur général des éditions Le Robert, a dû se fendre d’un communiqué pour confirmer et justifier la décision prise en comité de rédaction début octobre : « Si son usage est encore relativement faible (ce que nous avons souligné dans l’article en faisant précéder la définition de la marque ‘rare’), il est en forte croissance depuis quelques mois, précise-t-il. De surcroît, le sens du mot ‘iel’ ne se comprend pas à sa seule lecture — dans le jargon des lexicographes, on dit qu’il n’est pas ‘transparent’ –, et il nous est apparu utile de préciser son sens pour celles et ceux qui le croisent, qu’ils souhaitent l’employer ou au contraire… le rejeter. »

En somme, Le Robert revendique une forme de « neutralité » dans sa politique lexicographique, affirmant que sa mission est de rendre compte, sur la base de statistiques mesurant la dynamique d’usage des mots, de l’évolution générale de la langue. Sauf que les indicateurs d’usage ne disent rien de la nature de l’usage, pas plus qu’ils ne renseignent sur la « valeur » linguistique. En vertu des principes relativistes et progressistes, Le Robert intègre la nouveauté pour elle-même. Marie-Hélène Drivaut, directrice éditoriale du Petit Robert, ne s’en cache d’ailleurs nullement, revendiquant d’ailleurs l’introduction dans son dictionnaire de toute la panoplie des « néophobies » si prisées des Wokistanais.

Bernard Cerquiglini, lexicographe chez Larousse, ne partage pas cette vision et émet deux objections majeures. La première est que, en réalité, l’usage du mot iel est aujourd’hui extrêmement limité et circonscrit, pour l’essentiel, à des « textes militants ». En d’autres termes, iel est loin d’avoir franchi les étapes d’attestation d’usage écrit et oral permettant de conclure qu’il fait partie de langue courante. La deuxième tient au système syntaxique que cet « aspirant pronom » installe : derrière iel, comment accorder le participe passé ? comment l’introduire sans dérouler jusqu’au bout une logique de neutralisation de la langue française qui la bouleverserait jusque dans ses caractères les plus fondamentaux ?

La déconstruction de la langue « genrée » à laquelle se livrent les « wokistes » s’inscrit, au-delà de la grammaire, dans la lignée d’un philosophe anglais du XVe siècle, Guillaume d’Ockham — plus célèbre pour le principe du « rasoir » auquel on l’associe — pour qui les mots auraient en eux-mêmes le pouvoir de créer une réalité qui ne serait que le prolongement de la volonté de leur locuteur. Or, comme l’explique l’historien Jean-Marc Albert, « il y a une prétention démiurgique à vouloir faire naître la chose en la nommant, à se prendre pour Dieu créant le monde par le Verbe ». Dans un article publié dans Valeurs actuelles, il rappelle que les Révolutions française et russe, tout comme le nazisme, se sont inscrits dans cette ambition de réformer la société par la révision de la langue : ce qu’un Orwell ou un Huxley ont décrit dans 1984 et Le Meilleur des mondes est tiré d’une expérience historique. Expérience qui se réitère aujourd’hui : « L’écriture inclusive manifeste l’idée que toute identité n’est que transitoire, prévient l’historien. Le pronom ‘iel’ n’est donc pas qu’un ajustement lexical, c’est l’amorce d’une nouvelle langue. La linguiste Julie Neveux le prophétise, ‘la non-binarisation de la langue, c’est l’étape d’après’. »

À la remorque des « escrocs de l’islamophobie »

“N’en déplaise à certains, Le Robert n’a pas été subitement atteint de ‘wokisme’ aigu, un mot ‘non transparent’ [pas encore défini, NDLR] dont nous vous promettons bientôt la définition”, concluait Charles Bimbenet, après avoir livré cette belle sentence : “Définir les mots qui disent le monde, c’est aider à mieux le comprendre.”

Va-t-on pourtant « mieux comprendre le monde » en définissant de manière laconique le mot islamophobie, sujet pourtant à de notoires controverses, adoubant ainsi la confusion dans laquelle il est maintenu par les tenants de l’islam politique, malgré les alertes répétées de ceux qui, Pierre-André Taguieff le premier, Philippe d’Iribarne et bien d’autres à sa suite, en ont dénoncé le caractère manipulatoire ?

« ‘Islamophobie’ est venu enrichir le stock des mots qui tuent. Dans un contexte où la menace islamiste est reconnue par les Etats occidentaux et leurs opinions publiques, la dénonciation de ‘l’islamophobie’ fonctionne comme un mécanisme de défense, elle constitue un bouclier contre la critique légitime des dérives de l’islam. Les tueries de janvier 2015 montrent que, pour les islamistes radicaux, il existe deux péchés mortels, être juif, être ‘islamophobe’. Deux raisons suffisantes pour mériter la mort. Une pseudo-sociologie gauchiste vient au secours des islamistes, en prétendant avoir découvert la véritable cause des réactions antijuives autant que de l’engagement djihadiste : ‘l’islamophobie’, érigée en forme dominante du racisme. Il y a là une imposture banalisée. »

Pierre-André Taguieff,
entretien à Marianne, 17 juillet 2015.

Présent dans les dictionnaires depuis de nombreuses années, le terme était ainsi défini dans l’édition de 2007 du Petit Robert : « Forme particulière de racisme dirigé contre l’islam et les musulmans qui se manifeste en France par des actes de malveillance et une discrimination ethnique contre les immigrés maghrébins. » Un maëlstrom faisant accroire que la critique d’une religion se confondrait avec l’hostilité envers ses fidèles et, par extension de l’extension, avec la malveillance et la discrimination « contre les immigrés maghrébins » (pourquoi pas turcs ou maliens ?). On aurait pu croire que la définition avait été rédigée par Marwan Muhammad lui-même… La définition du Larousse, plus laconique, sera finalement reprise par son concurrent en 2012. C’est celle que l’on retrouve illustré ci-dessous :

Extrait du Petit Robert.

Reste qu’elle maintient la confusion sur laquelle jouent les tenants de l’islam politique et procure, en prime, la surprise de découvrir la notion d’islamisme intégriste, comme s’il existait par ailleurs un islamisme non-intégriste. Sans doute est-ce alors celui qui ne produit que des « incidents terroristes », terme que la police britannique a utilisé pour qualifier l’explosion, il y a quelques jours, d’un kamikaze dans un taxi à Liverpool, repris souvent sans guillemets par la presse française relatant l’événement…

Certes, nous dira-t-on, la critique est aisée mais l’art est difficile. Reste qu’il est ici question d’une écrasante responsabilité : celle de l’éditeur d’un ouvrage de référence, présent dans la bibliothèque de chaque Français, à l’égard d’un de nos biens les plus précieux — peut-être même le plus précieux — tant notre langue commune est la condition de tout le reste, a fortiori quand ce que nous avons en partage tend à se réduire de jour en jour.

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

2 commentaires

  1. Bonjour ,
    « iel(s) » ne me dérange pas, de même que « celleux », « elleux » et d’autres mots qui sont des essais de réponse à une évolution de notre société, évolution qui me traverse.
    Il y a quelques jours, je me suis surpris à ne pas savoir terminer une phrase adressée à deux services civiques qui travaillent avec moi, un garçon, une fille. Je devais leur donner une directive qui commençait ainsi « Est-ce que l’un de vous deux peut …. » et puis je me suis retourné sur ce « l’un » que je trouvais déplacé dans ce cas très précis, et ce malgré moi, « à mon corps défendant » comme on dit.
    J’aurais aimé utiliser un mot qui puisse définir cette unité constituée d’un homme et d’une femme et qui serait dégagé de sont empreinte masculine-neutre historique.

    Si ça vous intéresse, vous pouvez prendre connaissance de mes deux billets sur l’écriture inclusive.
    Cordialement,
    https://iciisostome.com/2021/10/15/ecriture-enervante/

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