« Wokisme » : la potion frelatée du professeur Rogue

Le « wokisme » prend une place importante dans le débat public et à l’université et ceux qui prétendent le critiquer, ou souvent plutôt le pourfendre, sont nombreux. Pour le meilleur et pour le pire, selon Vincent Debierre, dont le point de vue a été récemment publié sur le site libéral Contrepoints.

Le terme de « wokisme » s’est imposé dans l’espace public pour décrire, du point de vue de leurs détracteurs, un ensemble de comportements et de mouvements militants d’une certaine gauche, laquelle se réclame fermement de l’anti-racisme, l’anti-sexisme, la lutte contre les discriminations, préjugés, etc. Un texte récemment publié par le collectif RogueESR (l’acronyme ESR signifie : renseignement supérieur et recherche) ambitionne de trancher dans le vif en plaçant l’usage du terme dans son contexte. D’après ledit texte, le « wokisme » est un « chiffon rouge qui pollue l’analyse de la situation réelle de l’Université« .

Le « wokisme » prend une place importante dans le débat public et ceux qui prétendent le critiquer, ou souvent plutôt le pourfendre, sont nombreux. Parmi ces critiques, la plupart sont de médiocre voire de mauvaise qualité : soit très superficielles, soit uniquement motivées par des desseins militants, soit articulées autour d’une défense d’un exceptionnalisme français passablement fantasmé, etc. Si j’affirme donc sans ambiguïté qu’une nette majorité des condamnations du « wokisme » que l’on peut trouver dans l’espace public francophone n’apportent guère d’informations sérieuses sur ce dont elles prétendent parler, je rejette tout aussi fermement l’une des thèses majeures défendue par le texte susmentionné, selon laquelle le « wokisme » n’est qu’une chimère.

Qu’est ce que le wokisme

Passons rapidement sur la question terminologique : le terme de « wokisme » est utilisé presque exclusivement par ceux qui se placent en opposition par rapport à lui. Il est donc, en pratique, polémique. Il renvoie généralement à un militantisme intransigeant, qui affirme déceler, dans à peu près tous les rouages des sociétés occidentales contemporaines, les incarnations et les effets néfastes du racisme, du sexisme, de l’homophobie, de la transphobie, du classisme, etc. Le langage est un terrain de bataille incontournable pour ce militantisme, car il est considéré comme vecteur de préjugés, et donc d’oppression. Il doit donc être réformé pour favoriser un redressement des injustices omniprésentes. Il y a quelques années, les praticiens et partisans de ce militantisme le désignaient volontiers dans l’espace anglophone comme Social Justice, qui reste un terme plutôt plus neutre que « wokisme », qui décrit en bonne approximation les mêmes phénomènes humains.

Pour ma part, si j’ai précédemment critiqué ce qu’on peut appeler, par facilité de langage, le « wokisme » (je tiens à garder les guillemets pour signaler une certaine prudence face à ce terme), c’est avant tout en raison du tort que celui-ci cause à la construction et à la diffusion des connaissances scientifiques. En effet, comme essentiellement tous les mouvements militants, le « wokisme » se dresse contre certains résultats scientifiques qui mettent à mal ses narrations. Un point (parmi d’autres) qui distingue néanmoins le « wokisme » d’un certain nombre de mouvements militants, est qu’il émane en partie importante de développements ayant eu lieu dans le monde académique au cours des dernières décennies. Ainsi, le « wokisme » peut se prévaloir d’un large corpus de productions académiques, circonscrit aux champs des humanités et des sciences sociales, qui donnent une assise d’apparence scientifique aux affirmations péremptoires et dichotomiques de ses militants, malgré les nombreuses critiques pertinentes qui ont été faites à de larges parties de ce corpus.

Le texte de RogueESR traite à mon avis de deux questions distinctes, bien qu’évidemment liées.

La première est de savoir si le terme de « wokisme » peut renvoyer, ne serait-ce que dans certains cas, à un phénomène réel.

La seconde est de savoir si l’opposition au « wokisme » est propre à l’extrême droite et à ses alliés.

Le texte répond à la première question par la négative, de manière quelque peu (mais pas du tout totalement) implicite, et à la seconde par l’affirmative, de manière entièrement limpide. Sur les deux points, le texte a faux. Le texte tend, notons-le, à s’acharner à persuader son lecteur que toute critique du « wokisme » peut être retracée vers l’extrême droite, en se dispensant de se pencher sérieusement sur la question empirique de l’existence et/ou de l’ampleur du « wokisme ».

Commençons néanmoins par expliciter la mesure dans laquelle le texte dit, ou sous-entend, du vrai.

Il est clair que le « wokisme » est devenu un adversaire favori d’une certaine droite, y compris extrême, qui pointe du doigt certaines incarnations en apparence ridicules ou jusqu’au-boutistes du « wokisme », pour s’en gausser, et parfois en conclure que « le gauchisme est une maladie mentale », ou autre chose dans un registre voisin. Certaines formes d’opposition au « wokisme » que l’on trouve chez l’extrême droite anglophone sont pour certaines reliées, comme l’avance le texte de RogueESR, à une longue histoire d’opposition au monde universitaire, au féminisme, etc.

De surcroît, un certain nombre de commentateurs, eux-mêmes issus pour nombre d’entre eux du monde universitaire, qui ont pu développer ou diffuser pendant un certain temps des critiques pertinentes du « wokisme », ont par la suite perdu leur crédibilité et leur sérieux.

Je pense ici notamment à James Lindsay, qui, après avoir rédigé avec Helen Pluckrose (qui de son côté a su depuis garder son sang-froid et sa rigueur) le très érudit ouvrage Cynical Theories, a laissé son intérêt pour le « wokisme » se muer en obsession paranoïaque, le poussant à diffuser nombre de théories du complot sur l’élection présidentielle américaine de 2020, la pandémie de coronavirus, l’éducation sexuelle dans les écoles, etc.

Je pense à Dave Rubin, désormais porte-voix ultra-partisan, dont la chaîne YouTube avait au milieu des années 2010 offert un havre à un nombre de critiques intelligents d’un certain dogmatisme militant, et notamment à des apostats ou autres critiques de l’Islam conspués par une intelligentsia en guerre contre « l’islamophobie ».

Je pense aussi à Jordan Peterson, qui avait incarné les inquiétudes devant les velléités de certains militants à contrôler le langage, et avait passionnément défendu la liberté académique avant de s’entretenir tout sourire avec le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, lui-même à la tête d’une censure de grande envergure de la liberté académique.

Le cas le plus triste est peut-être celui de Bret Weinstein, dont la position de principe en opposition à une journée d’absence suggérée aux « Blancs » à l’Université Evergreen State lui avait valu les menaces et les tentatives d’agression physique de la part d’étudiants fervents, puis un respect mérité au sein des cercles hétérodoxes opposés au « wokisme ». Tristement, il diffuse en ce moment des torrents de bêtises dangereuses sur le coronavirus, ses traitements et ses vaccins.

Ces quelques cas n’épuisent pas la liste d’exemples que je pourrais citer.

Lindsay et les autres sont ainsi devenus, en quelques années, proches de la mauvaise caricature qu’en faisaient leurs détracteurs, qui les accusaient depuis le début de promouvoir des paniques morales fabriquées par l’extrême droite.

Des universitaires et intellectuels contre le wokisme

Néanmoins, il est tout aussi facile de trouver des exemples d’universitaires et intellectuels développant depuis plusieurs années une critique ferme, et néanmoins calme et érudite, du « wokisme ».

Outre la susmentionnée (et brillante) Helen Pluckrose, je pense ici à Claire Lehmann, fondatrice et éditrice du magazine Quillette, dont le seul nom suffit à faire voir rouge à nombre d’intellectuels militants ; laquelle aide à la diffusion de connaissances scientifiques jugées par beaucoup trop dangereuses pour être prises au sérieux, et qui consacre beaucoup d’énergie dernièrement à réfuter les bêtises de certains de ses anciens acolytes sur le coronavirus.

Je pense encore à Sam Harris, à Steven Pinker ou à Cathy Young, qui ont montré par l’exemple, pendant tout ce temps, que l’on peut à la fois critiquer les obsessions identitaires et victimaires, les narrations simplistes de partisans du « wokisme », et les velléités autoritaristes et les tendances violentes de la droite américaine contemporaine.

Je pense à Jonathan Haidt, psychologue social à l’Université de New York, qui avait dans sa jeunesse considéré son travail de chercheur comme un moyen d’aider le parti démocrate à gagner des élections, avant de s’ouvrir, justement par le biais de ses recherches, à la diversité des intuitions morales et anthropologiques, et de fonder l’association Heterodox Academy, qui vise à défendre l’échange libre et serein d’idées dans le monde universitaire, à contre-courant d’injonctions à la pureté idéologique.

Je pense également à Greg Lukianoff, dont la superbe association Foundation for Individual Rights in Education défend la liberté d’expression d’enseignants, étudiants et administrateurs sur les campus universitaires, sans faire de distinction sur la base de l’idéologie défendue par la personne en question ni par celles voulant la faire taire.

Le texte de RogueESR ne dit rien non plus d’une des critiques les plus saluées du 1619 Project, un projet lancé par Nikole Hannah-Jones, journaliste au New York Times, et visant (je traduis) à « reconsidérer l’histoire des États-Unis en plaçant les conséquences de l’esclavage et les contributions des Noirs américains au cœur du récit national ». Si cette brève description est en soi plutôt prometteuse, les approximations, raccourcis, et erreurs du projet ont souvent été pointés du doigt, en particulier dans des textes publiés par le World Socialist Web Site, qui ne fait pas mystère par ailleurs de ses sensibilités politiques marxistes. Récemment, un texte publié par un autre site marxiste a renchéri…

Notons que, dès les années 1990, les livres Higher Superstition de Paul Gross et Norman Levitt, puis Impostures intellectuelles d’Alan Sokal et Jean Bricmont, voyaient des auteurs ayant clairement des sensibilités politiques de gauche, voire très à gauche pour trois des quatre, critiquer sans ménagements certaines tendances obscurantistes à visée militante dans les humanités et, dans une moindre mesure, les sciences sociales. Ces tendances constituent clairement un précurseur du « wokisme » contemporain, et Alan Sokal s’était déjà servi des compulsions d’universitaires postmodernistes à diagnostiquer Gross et Levitt comme étant right-wing, en incluant ce « diagnostic », parmi de nombreux autres grossiers contre-sens volontaires, dans son fameux article de canular.

Réduire les critiques du « wokisme », très diverses, à leurs seules composantes d’extrême droite, est donc soit de la mauvaise foi, soit de l’ignorance. Tout ce spectre est pourtant aplati, effondré sous la plume des auteurs du texte de RogueESR, qui balaient l’hétérogénéité de leur cible d’un revers de main : « là où les précédents dénonciateurs du ‘marxisme culturel’ ne faisaient pas mystère de leurs convictions religieuses, illibérales et autoritaires, la lutte contre le supposé ‘wokisme’ se prévaut de la ‘rationalité’, du ‘progressisme’ voire, comble du retournement, de la ‘liberté académique’. »

Pour les auteurs, que l’on puisse critiquer certains militantismes de gauche (inter alia, de campus) parce que ceux-ci font du tort au rationalisme, et à la liberté académique, est inaudible, ce n’est pas une hypothèse qu’ils examinent. L’impasse est ainsi faite sur les critiques du « wokisme » n’émanant pas de l’extrême droite, au mieux, certaines d’entre elles sont mentionnées, mais pour défendre la thèse de l’unité entre les militants libertariens (auxquels toutes les critiques du « wokisme » n’émanant pas explicitement de l’extrême droite sont assimilées sans autre forme de procès) et ceux d’extrême droite.

Les limites de la critique du wokisme

Cette incomplétude criante de l’analyse repose sur une ignorance, que je suis forcé de constater, de travaux sur les phénomènes assimilés au « wokisme ». Aucune mention n’est faite des travaux des sociologues Bradley Campbell et Jason Manning sur la « culture de la victimisation ». Ceux de Jonathan Haidt et de la Heterodox Academyentre autres, sur l’homogénéité croissante des sensibilités politiques des universitaires, qui a tendance à favoriser les fuites en avant collectives vers le dogmatisme, ne sont pas mentionnés non plus.

La censure de points de vue divergents, sur les campus, par des enseignants, étudiants et administrateurs acquis à une orthodoxie identitaire-victimaire, a constitué l’un des griefs les plus récurrents des critiques du « wokisme ». La question de l’existence, de l’ampleur et de la durée d’une « crise de la liberté d’expression » sur les campus nord-américains a été examinée et débattue en détail, données empiriques à l’appui, dans des textes approfondis publiés pour plusieurs d’entre eux sur le site de la Heterodox Academy. Si les auteurs n’étaient pas tous d’accord pour dresser un constat très négatif, le fait que le texte de RogueESR ne mentionne même pas les textes des auteurs ayant défendu la thèse d’une situation plutôt bonne trahit, au-delà de l’orientation très partisane du texte de RogueESR, la superficialité de la connaissance de ces questions par ses auteurs.

Il est pourtant d’autant plus dommage de ne pas s’intéresser sérieusement à cette question de la liberté académique aux États-Unis, que celle-ci est en ce moment sous le feu intense de législateurs du parti républicain américain. Au prétexte de lutter contre le « wokisme » et certains courants intellectuels associés comme la Critical Race Theory, de nombreux législateurs ont en effet proposé voire voté des lois ayant pour effet de restreindre très sévèrement les choix et les libertés des enseignants du primaire et du secondaire. Il s’agit là bien d’une vague de maccarthyisme déployée au nom de la lutte contre le « wokisme », que le texte de RogueESR aurait gagné à aborder spécifiquement. Notons pour être clair, que nombre de critiques du « wokisme » (comme Jonathan Haidt et Cathy Young, par exemple) ont également exprimé leur inquiétude face à ces sinistres développements.

Ces phénomènes et leurs analyses, dans l’anglosphère, sont donc complexes, protéiformes, et à bien des égards intéressants. Le texte de RogueESR ne donne même pas un début d’aperçu de ce paysage. Pour ce qui concerne l’espace francophone européen, par contre, je suis le premier à dire que les critiques informées et intelligentes du « wokisme » y sont rarissimes. À part les journalistes Peggy Sastre et Laetitia Strauch-Bonart, et l’universitaire Olivier Moos, auteur de deux textes tout à fait remarquables, très peu de ceux qui donnent (souvent bruyamment) leur avis ont une connaissance solide de ce dont ils parlent.

Beaucoup de gens se vautrent aussi dans des erreurs élémentaires de catégorie. Ainsi, si le « wokisme » a une importante dimension militante, il se prévaut par ailleurs, comme mentionné supra, d’un large et épais socle académique, constitué de travaux d’humanités et de sciences sociales. Dans la mesure où l’on prétend critiquer la composante académique du « wokisme », il faut alors apporter des contre-arguments visant à montrer la fragilité de ces travaux, souvent due à une tendance spectaculaire au simplisme, au manichéisme, et à la prise en compte sélective des faits. Malheureusement, beaucoup, et en particulier les ministres Blanquer et Vidal, justement nommés dans le texte de RogueESR, opposent à ces analyses d’ambition scientifique des rappels compulsifs à l’universalisme et aux autres « valeurs de la République », se rendant par là coupables d’une confusion grossière entre questions de fait et questions de valeur.

Les limites du texte de RogueESR

Comme ce qui précède le montre, la thèse défendue par le texte de RogueESR, selon laquelle, comme je la décrivais, « l’opposition au ‘wokisme’ est propre à l’extrême droite et à ses alliés », est complètement fausse même en première approximation. L’autre thèse, selon laquelle le « wokisme » n’est de toutes façons qu’une invention rhétorique de l’extrême droite visant à construire « un ennemi intérieur idéologique contre lequel une guerre institutionnelle devait être menée », est trivialement fausse. En effet, tout comme il est d’une simplicité enfantine d’exhiber des exemples de montée en épingle du « wokisme » par des polémistes d’extrême droite, il est à la portée du premier venu d’exhiber des exemples de comportements paradigmatiques de ce même « wokisme ».

Donnons donc quelques exemples, en nous restreignant aux champs universitaire et scolaire.

Tout récemment, le magazine Scientific American publiait, suite au décès du biologiste et entomologiste Edward O. Wilson, déjà visé, y compris physiquement, de son vivant par des militants d’extrême gauche, un texte lunaire qui assène d’entrée de jeu que les travaux de Wilson étaient fondés sur des idées racistes, et qui comporte entre autres l’affirmation selon laquelle (je traduis) « en statistiques, la distribution soi-disant normale suppose qu’il existe des humains standard auxquels le reste d’entre nous pouvons être comparés avec précision ». N’importe quelle personne ayant suivi un premiers cours de statistiques trouvera instantanément une telle affirmation ridicule. Le texte est signé par une professeure associée de l’Université de Californie-San Francisco, exerçant dans des disciplines médicales.

Par ailleurs : en Nouvelle-Zélande, un groupe de travail auprès du gouvernement recommandait très récemment l’inclusion de l’enseignement scolaire des savoirs Maori sur un pied d’égalité avec les « épistémologies occidentales ». Étant donné que les mythes et croyances folkloriques occidentaux ne sont pas enseignés comme savoirs dans les écoles néo-zélandaises, il faut sans doute comprendre que les « épistémologies occidentales » sont en fait les épistémologies scientifiques.

Par prudence, j’ai consciemment évité de me jeter sur cette interprétation qui me paraissait peu charitable, mais un texte signé par plus de 2000 personnes, dont de nombreux universitaires, confirme la pertinence de cette interprétation : en voulant répondre à un texte signé par une poignée d’universitaires néo-zélandais s’inquiétant de cette recommandation gouvernementale, le texte assène que (je traduis) « les savoirs indigènes ne sont pas inférieurs aux autres systèmes de connaissances. En effet, les approches indigènes du savoir ont toujours inclus des méthodologies recoupant la compréhension ‘occidentale’ de la méthode scientifique ». Il est difficile ici de ne pas repenser aux sociétés savantes nord-américaines d’anthropologie, qui comme Gross et Levitt le décrivaient déjà dans leur livre publié en 1994, refusaient d’affirmer (voir aussi, plus récemment, le texte de Norbert Francis) que les connaissances scientifiques sur l’histoire des populations et des migrations humaines, étaient plus fiables que les mythes d’origine des diverses tribus amérindiennes, qui ne sont pas compatibles avec lesdites connaissances.

Plutôt que des affirmations abracadabrantes selon lesquelles le « wokisme » n’est qu’une création de toutes pièces de l’extrême droite, le texte de RogueESR aurait nettement gagné à reconnaître l’existence de certains incidents ou controverses impliquant des acteurs défendant une position très raisonnablement assimilable au « wokisme » — quitte ensuite à poser la question de l’ampleur, de l’importance du phénomène, et pourquoi pas à avancer, dans l’idéal avec des arguments factuels à l’appui, qu’il ne s’agit là que d’un petit archipel de saillies militantes, circonscrites en termes de temps, de lieu et d’impact. Une vraie discussion pourrait alors commencer et pourrait stimuler des recherches sociologiques sur ces questions, supplémentant les travaux que je mentionnais supra. Malheureusement, le texte de RogueESR n’encourage rien de tout cela — tout en adoptant un style péremptoire et une virulence à la mesure de son ignorance.

Le texte de RogueESR passe donc à côté de belles possibilités.

Hélas, il développe un style argumentaire essentiellement identique à un brûlot écrit récemment par Bruno Andreotti et Camille Noûs, et plutôt voisin du « journalisme d’insinuation », comme il l’a été décrit, développé par Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens dans leur ouvrage Les Gardiens de la raison, accusant certains chercheurs et vulgarisateurs scientifiques francophones de complaisance avec des technologies considérées, ontologiquement et au mépris d’un examen sérieux des données, comme particulièrement dangereuses (comme les OGM, l’énergie nucléaire, etc.).

Je note en passant que les auteurs de cet ouvrage ont consacré un paragraphe à mon podcast Liberté Académique, puis un paragraphe supplémentaire pour apaiser ceux qui s’inquièteraient, comme moi, d’entraves à la liberté d’expression sur les campus, en rappelant que « les irruptions d’étudiantes et d’étudiants dans des conférences sont aussi vieilles que les universités ». L’appel à la tradition n’est apparemment pas hors de propos pour ces vigies se voulant progressistes… Qu’un livre co-écrit par un journaliste vedette au Monde, et publié par une maison d’éditions relativement connue, ait par ailleurs jugé pertinent de consacrer cette place à un podcast qui devait compter, à l’heure où le passage en question fut écrit, quelques centaines d’abonnés tout au plus, peut interpeler. Mais à la lecture des remerciements du livre, je comprends qu’il s’agit du prolongement d’une obsession personnelle à mon encontre qui fut entretenue pendant près de deux ans, calomnies à l’appui, et qui reçut l’assentiment voire parfois l’enthousiasme de chercheurs en sociologie…

Je le répète donc : ce texte de RogueESR avance des assertions qu’il ne défend que par une amputation majeure de l’objet sur lequel il se prononce, par une impasse totale faite sur les travaux pertinents, et par un appel à la supériorité de l’éthique savante dont il bafoue pourtant nombre de critères.

L’interprétation la plus charitable de ce texte serait sans doute celle qui y verrait un appel à la prudence sur les questions empiriques soulevées par les controverses autour du « wokisme », en attendant que des chercheurs s’y penchent. Malheureusement, cette interprétation n’est pas réaliste, non seulement car le texte fait l’impasse sur les travaux déjà existants, mais aussi parce qu’il exclut a priori toute possibilité que le « wokisme » soit autre chose qu’un épouvantail imaginaire, et donc ne suspend absolument pas son jugement dans l’attente de davantage d’informations.

Le texte fait la leçon aux défenseurs de la liberté d’expression sur les campus : « Cette conception typiquement libertarienne du « débat d’idées » est inséparable d’un déni profond des conditions dans lesquelles les acteurs impliqués dans la vie des idées, à commencer par les universitaires, agissent et produisent des énoncés. » Le texte constitue pourtant une belle illustration de certains problèmes fragilisant la fiabilité des processus de sélection des énoncés dans le monde académique : le dogmatisme articulé avec des orthodoxies politiques, et l’incuriosité envers des travaux académiques pourtant pertinents au plus haut point, adossée à un sentiment de supériorité.

Des universitaires, par ailleurs critiques du « wokisme », ont justement montré le rôle que jouent le dogmatisme et l’incuriosité dans certains continents du monde académique, au détriment de la construction du savoir.

Source : Vincent Debierre, Contrepoints, 18 janvier 2022.

Vincent Debierre

Titulaire d’un doctorat en physique, il conduit aujourd’hui ses recherches au Max Planck Institut für Kernphysik à Heidelberg. Il a commencé à prendre conscience pendant sa thèse de l’étendue de l’influence de croyances pseudo-scientifiques, voire d’idéologies hostiles à la science et à l’humanisme, au sein des universités. Il co-anime le podcast « Liberté académique ».

Auteur : Gabriel des Moëres

Vieux gaulliste, républicain exigeant, humaniste et conservateur.

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