Marguerite Stern : « Je suis devenue une sorte de J.K. Rowling française »

Marguerite Stern : « Je suis devenue une sorte de J.K. Rowling française »

Initiatrice du mouvement des colleuses d’affiches féministes, Marguerite Stern s’est retrouvée mise au ban pour avoir défendu des positions jugées transphobes. Un documentaire intitulé Riposte féministe, présenté à Cannes, retrace le parcours de plusieurs membres du mouvement mais « oublie » sa fondatrice. Dans une tribune publiée par Marianne, elle réagit à son effacement.

Au début de l’année 2019, j’ai commencé à afficher ma révolte contre les féminicides sur les murs de Marseille. J’ai choisi comme support les feuilles A4 et la peinture noire, le plus simple. En septembre de la même année, j’ai lancé le mouvement à l’échelle parisienne d’abord, puis nationale.

En janvier 2020, j’ai commencé à affirmer des positions polémiques au sujet du transactivisme sur Twitter. Pour vous expliquer simplement : je pense qu’être une femme est une réalité matérielle et non un sentiment. Même avec beaucoup de bonne volonté et des mutilations, je pense qu’aucun homme ne pourra jamais devenir une femme et vice versa. Depuis, je suis victime de harcèlement, de menaces, de violences physiques en manifestation, et de ce qu’on appelle la « cancel culture ». Je suis devenue une sorte de JK Rowling française. Je dis ça parce que récemment, J. K. Rowling, la célèbre autrice d’Harry Potter, a été effacée d’un documentaire de la chaine HBO célébrant les 20 ans de la création de son œuvre, parce qu’elle est accusée d’avoir tenu des positions jugées transphobes. Aujourd’hui, je suis à mon tour victime du même procédé d’effacement.

« Je ne supporte pas d’être effacée de l’Histoire »

J’ai appris que Marie Perennès et Simon Depardon présentent cette semaine en compétition officielle au festival de Cannes, un film nommé Riposte féministe. Ce documentaire dresse un portrait de plusieurs « colleur-euses » comme l’indique Marie Perennès dans une interview. Ces « colleur-euses » reprennent ma création : les collages contre les féminicides. D’après la description officielle, ainsi qu’une interview donnée par la réalisatrice et mes échanges avec l’une des productrices, j’ai compris que nulle part je ne suis citée. Et cela me pose problème. Je ne veux pas être effacée de l’Histoire comme tant d’autres femmes l’ont été avant moi. Par amour pour la vérité, pour les femmes et pour moi-même, je refuse que ma création soit attribuée à d’autres car c’est ce qu’on appelle du révisionnisme.

Quand on me demande comment j’ai eu l’idée des lettres noires peintes sur des feuilles A4 pour dénoncer les féminicides, je prends souvent une grande inspiration. Mes idées se mélangent parce que je sais qu’on attend une réponse courte, une punchline. Et cette punchline ne vient jamais. Je ne sais pas expliquer comment j’ai eu cette idée en moins de 10 minutes. C’est un mélange de plein d’inspirations.

C’est d’abord les peintures de Pierre Soulages, le choc esthétique que j’éprouve quand je regarde le blanc de ses peintures se découper sur le noir. C’est la trace de son outil. C’est aussi FEMEN, l’amour de la typographie que j’en ai tiré. Cette façon de prendre l’espace en tant que femme dans la rue. C’est l’ambition de voir grand pour les femmes que m’a transmise Inna Shevchenko, et comment insuffler de l’énergie à un groupe. Je vous la fais vraiment très courte parce que ceci est une tribune et pas un essai, mais cette gestation a duré des années. Les idées les plus simples sont souvent les plus longues à concevoir.

« Nous sommes régulièrement frappées et humiliées à coups de jets d’œufs en manifestation, harcelées en ligne, bannies de tous les milieux, menacées de mort. »

Marguerite Stern.

Si j’écris cette tribune, c’est pour dire que je ne supporte pas d’être effacée de l’Histoire par des maisons d’éditions et des boîtes de productions de documentaires qui se font de l’argent et de l’audience en utilisant ma création. Je ne supporte pas que cette création originellement dédiée à la lutte contre les féminicides et les violences conjugales, soit vampirisée par des femmes qui jugent bon de s’approprier mon esthétique pour coller des messages comme : « On ne veut plus compter nos mort-es. », « Patriarcaca », ou « Les TERFS au bûcher ».

Les TERFs (Trans Exclusionary Radical Feminists), ce sont les femmes comme moi : celles qui refusent de parler de « personnes menstruées » pour évoquer l’endométriose. Celles qui refusent d’inclure les hommes qui disent être des femmes dans certains espaces censés rester non-mixtes, comme les vestiaires, les prisons, ou les centres d’aide aux femmes victimes de violences. Les TERFs sont celles qui dénoncent les mutilations à coups d’actes chirurgicaux et de prise d’hormones sur des corps sains car nous voyons le scandale sanitaire arriver. Nous sommes régulièrement frappées et humiliées à coups de jets d’œufs en manifestation, harcelées en ligne, bannies de tous les milieux, menacées de mort. Nous sommes les nouvelles sorcières.

En France, nous sommes quelques unes à être fichées sous cet acronyme que nous détestons, car il est systématiquement utilisé comme une insulte à notre encontre. Dora Moutot qui est la créatrice de la première grosse communauté dédiée à la sexualité féminine hétérosexuelle sur Instagram, subi à peu près les mêmes représailles que moi. Parce qu’elle refuse de parler de « personnes à vulves », en deux ans, son chiffre d’affaires a été divisé par trois.

« À cette douleur, s’ajoute celle de voir ma création dénaturée et vampirisée par des personnes qui se permettent de l’utiliser pour afficher des appels au meurtre des femmes dites ‘TERFs’. »

Marguerite Stern.

Pauline Makoveitchoux qui est la première photographe à avoir documenté la naissance du mouvement des collages contre les féminicides à Paris, a vu son exposition « Women are not afraid » saccagée à Vitry-sur-Seine parce que pas assez « inclusive » (comprenez qu’elle refuse d’inclure des hommes qui disent être des femmes dans son travail). Toutes ses demandes de subventions publiques pour réaliser un film au sujet des collages contre les féminicides ont été rejetées. Les « TERFs » ne sont pas les bienvenues à Cannes.

Aujourd’hui, je vis avec cette douleur que nous sommes nombreuses à partager : chaque année en France, 220 000 femmes sont victimes de violences conjugales. Le collectif « Féminicides par compagnons ou ex » continue à comptabiliser chaque nouvelle morte tous les deux ou trois jours. Le gouvernement ne fait rien.

À cette douleur, s’ajoute celle de voir ma création dénaturée et vampirisée par des personnes qui se permettent de l’utiliser pour afficher des appels au meurtre des femmes dites « TERFs », des messages rédigés à l’écriture inclusive pour parler des féminicides, ou des clowneries comme « Patriarcaca ».

S’ajoute également la douleur de la sortie du livre Notre colère sur vos murs publié aux éditions Denoel contre laquelle j’ai engagé une action en justice, et dont la quatrième de couverture laisse penser que les collages contre les féminicides sont nés on ne sait pas trop comment, mais pas dans ma tête en tous les cas. Désormais, je vais aussi devoir vivre avec la sortie du film Riposte féministe qui ne me mentionne pas non plus.

Effacement politique

La douleur est double, triple, multiple. Elle est viscérale, c’est la douleur d’une créatrice qui voit son œuvre plagiée de façon grotesque. Elle est idéologique : je ne supporte pas d’assister de mon vivant à l’effacement de ma contribution à l’Histoire des femmes.

Cet effacement est volontaire et politique. Il est intrinsèque à l’idéologie du transactivisme qui manie à merveille « l’art » de la censure et de la novlangue : changer la définition du mot « femme », imposer l’effacement de ce mot au profit de termes déshumanisants comme « personne menstruée ». Les transactivistes sont des pros en matière d’effacement des femmes. C’est leur marque de fabrique.

C’est pourquoi j’ai décidé d’agir. J’ai mandaté mon avocate Ermeline Serre, ainsi que mon avocat Ivan Terel, pour exercer toute voie de droit, y compris judiciaire, à l’encontre des personnes qui produisent des œuvres dont j’estime qu’elles parasitent ma création originellement dédiée aux femmes victimes de violences, qu’elles me diffament, ou bien qu’elles m’effacent. Trop de femmes ont été invisibilisées dans l’Histoire, cela doit cesser.

Source : Marguerite Stern, Marianne, 15 mai 2022.

Auteur : Estielle Madmarx

Je suis synthèse de toutes les minorités opprimées, vecteur de leurs luttes, garant de leur bien et avant-garde éveillée sur le chemin du monde d'après.

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